Le Yémen fait flamber le pétrole

Carte de la région du golfe arabo-persique, avec notamment les détroits d’Ormuz et Bab-el-Mandeb.

De Sanaa jusqu’à nos pompes à essence, la guerre du Yémen produit désormais ses effets bien au-delà de ses frontières. En prenant le contrôle de Bab el-Mandeb, les Houthis coupent la voie de repli pétrolière de l’Arabie saoudite et placent Riyad face à un redoutable dilemme.

La guerre civile qui secoue le Yémen depuis 2014 vient de se rappeler au bon souvenir de tous les automobilistes. Depuis février, l’Arabie saoudite avait réorienté ses flux pétroliers vers la mer Rouge car le blocage du détroit d’Ormuz par les Iraniens entravait sa principale voie d’exportation par le golfe Persique. Depuis le 10 septembre, cette solution de repli est elle aussi coupée. Au Yémen, les rebelles houthis se sont en effet emparés des zones de la côte yéménite de la mer Rouge jusque-là contrôlées par les forces gouvernementales.

Cela renforce leur emprise sur le détroit stratégique de Bab el-Mandeb, porte d’accès au golfe d’Aden et à l’océan Indien. Il y a une vingtaine d’années, pas grand monde n’aurait prédit un tel destin aux insurgés houthis, issus des hauts plateaux du nord-ouest du Yémen, et d’obédience zaydiste, une branche singulière du chiisme. Dénonçant à l’origine des discriminations politiques et économiques, mais aussi religieuses face à la montée en puissance des courants religieux sunnites rigoristes, ils ont également adopté après les attentats du 11 septembre une position hostile à l’impérialisme américain. C’est après l’assassinat de leur chef Hussein Badreddine al-Houthi que les rebelles houthis se sont lancés résolument dans une confrontation armée avec les forces gouvernementales du président Saleh, à la tête du Yémen unifié depuis 1990 et alors soutenu par l’Arabie saoudite. Cette dynamique de conflit local allait, au fil des ans, attirer l’attention et le soutien croissant de l’Iran, scellant l’intégration des Houthis dans « l’Axe de la résistance « .

En rejoignant les contestations populaires du printemps arabe, ces derniers augmentèrent considérablement leur influence nationale ; ils bénéficièrent également des affrontements entre deux de leurs ennemis : le président Saleh et le mouvement al-Islah, proche des Frères musulmans. Contrairement à ces derniers, ils rejetèrent fermement l’accord proposé après la chute de Saleh, en 2011, par les pétromonarchies du Golfe. Cet accord visait à transférer le pouvoir au vice-président Hadi : pas question pour les Houthis d’accepter ce « complot étranger » destiné à conserver le même système politique – et qui prévoyait de les maintenir enclavés dans leur région d’origine, sans accès à la mer ni aux ressources pétrolières. En 2014, estimant que la révolution avait été confisquée, ils trouvèrent un allié de circonstance en leur ancien ennemi l’ex- président Saleh qui voulait en découdre avec al-Islah, et à qui une partie de l’armée restait fidèle. Au terme d’une offensive éclair, ils s’emparèrent de la capitale Sanaa en 2014, déclenchant la guerre civile actuelle.

Les Houthis tiennent tête

Cela fait donc désormais douze ans que les Houthis tiennent tête au gouvernement internationalement reconnu et à ses puissants alliés qui n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts.

« Cela fait désormais douze ans que les Houthis tiennent tête au gouvernement internationalement reconnu et à ses puissants alliés. »

Une coalition emmenée par l’Arabie saoudite est ainsi intervenue militairement dès mars 2015 pour tenter de réinstaurer le président Hadi. Plusieurs pays sunnites y participaient, avec le soutien logistique des États-Unis et de plusieurs pays occidentaux, dont la France. Cette coalition aura procédé à de nombreux bombardements massifs et imposé un blocus rigoureux — provoquant une famine affectant plus de dix millions de Yéménites —, sans pour autant réussir à faire céder les Houthis, désormais activement soutenus par l’Iran. Actant cet échec, l’Arabie saoudite décida de se désengager du Yémen en avril 2022. Un cessez-le-feu s’instaura alors et le président Hadi quitta le pouvoir au profit d’un Conseil de direction présidentiel (CDP) visant à unifier toutes les factions opposées aux Houthis. Ce CDP était cependant bien trop hétéroclite pour être efficace. On y retrouvait des alliés de l’ancien président Saleh (qui s’était retourné contre les Houthis en 2017 avant d’être assassiné), des salafistes, des proches des Frères musulmans, et des séparatistes du Conseil de Transition du Sud (CTS, qui milite pour que le Sud du Yémen soit indépendant, comme avant la réunification de 1990). La présence de ces derniers a suscité de profondes divergences entre l’Arabie saoudite qui souhaite un Yémen unifié pour davantage de stabilité à ses frontières, et les Émirats arabes unis qui soutiennent le CTS afin d’étendre leur influence économique et maritime sur le golfe d’Aden. Ces tensions ont dégénéré en violents affrontements fin 2025, quand le CTS a tenté de prendre le contrôle du sud et l’est du pays, avant de s’effondrer devant une contre-offensive saoudienne (Ryadh n’hésitant pas à bombarder deux navires émiratis). Le CTS a été finalement dissous en janvier 2026 et les Émirats arabes unis ont quant à eux quitté le Yémen.

Les forces du CDP étaient donc affaiblies et désorganisées quand les Houthis ont attaqué les zones côtières du détroit de Bab el-Mandeb début septembre. Cela explique la fulgurance de leur victoire, mais pas complètement leurs motivations à rompre un statu quo de quatre ans. Certes, l’implication militaire des Houthis contre Israël, en solidarité avec la Palestine, est suspendue depuis le « cessez-le-feu » du 10 octobre 2025 entre Israël et le Hamas — mettant fin aux frappes américaines et israéliennes qui les avaient durement touchés en 2024 et 2025. Certes, cette offensive s’inscrit dans le contexte plus large de la guerre menée par les États- Unis contre l’Iran. Mais l’explication la plus déterminante réside sans doute ailleurs : dans l’impasse économique asphyxiante dans laquelle les Houthis sont aujourd’hui enfermés.

Une économie asphyxiée

La désignation par les États-Unis d’Ansar Allah (le nom officiel de la rébellion houthie) comme « organisation terroriste étrangère » en mars 2025 a eu de graves conséquences économiques. Comme l’explique Helen Lackner dans Orient XXI : « la plupart des banques ont transféré leurs activités à Aden [contrôlée par le CDP], affectant le commerce et la production […] Plus d’un tiers des entreprises ont fermé leurs portes. Les salaires ne sont versés que partiellement et très irrégulièrement, […] le carburant est rare et frelaté. » Par ailleurs, plus aucune aide alimentaire n’arrive en zone houthie depuis septembre 2025, ce qui aggrave la catastrophe humanitaire et affaiblit le mouvement rebelle qui en détournait une partie. Sans un modèle économique viable, les Houthis savent qu’ils s’aliéneront une grande partie de la population. Leurs revendications lors des précédentes tentatives de négociation en témoignent : partage des revenus pétroliers du pays, paiement des fonctionnaires dans les régions qu’ils contrôlent, ou encore réouverture de l’aéroport de Sanaa aux vols internationaux…

« Sans un modèle économique viable, les Houthis savent qu’ils s’aliéneront une grande partie de la population. »

C’est pour cette raison que le véritable déclencheur de la reprise des hostilités au Yémen est probablement le bombardement par l’Arabie saoudite, le 13 juillet dernier, de l’aéroport de Sanaa, survenu après plusieurs vols non autorisés entre la capitale yéménite et Téhéran. Un véritable camouflet pour les Houthis qui ont besoin de ces vols pour des raisons bien plus économiques que militaires. Une semaine plus tard, les rebelles annonçaient un blocus naval de l’Arabie saoudite avant de lancer le 6 août d’importantes opérations militaires contre le CDP, culminant avec leur spectaculaire percée territoriale du 10 septembre.

Depuis, les Houthis continuent de pousser leur avantage en frappant régulièrement le territoire saoudien. Conformément aux propos de leur plus haut dirigeant qui déclarait en juillet ne plus se satisfaire d’une situation de « ni guerre ni paix », ils cherchent à briser le statu quo pour obtenir une paix à leur convenance. Mais à trop pousser, ils risquent de faire basculer la région dans une guerre ouverte qu’ils ne souhaitent pourtant pas, car elle les éloignerait durablement de leur objectif de stabilité politique et économique.

Le dilemme de l’Arabie saoudite

L’Arabie saoudite ne souhaite a priori pas non plus l’escalade. Elle s’est tenue prudemment à l’écart du conflit avec l’Iran afin de ne pas complètement compromettre ses chances de pouvoir utiliser le détroit d’Ormuz. Le royaume se retrouve aujourd’hui dans un dilemme. Sa solution de repli face au ralentissement du trafic maritime à Ormuz passait par le détroit de Bab el-Mandeb, désormais contrôlé par les Houthis. Si elle attaque trop frontalement ces derniers, l’Arabie saoudite s’exposera à de fortes représailles de la part de Téhéran qui l’a jusqu’à présent relativement épargnée. Cette impasse renforce évidemment la position stratégique de l’Iran qui estime pouvoir mieux résister économiquement que la plupart des pays occidentaux, durement impactés par la hausse du prix du pétrole. D’après Al Jazeera, l’Iran aurait transmis à Trump ses conditions pour rouvrir le détroit d’Ormuz : « Nos conditions sont la fin de la guerre sur tous les fronts, le déblocage de nos fonds gelés et la levée du blocus naval ». Téhéran se réjouit officiellement du succès des Houthis, mais s’en inquiète aussi. Comme on l’a vu, les Houthis agissent davantage selon une dynamique locale qui leur est propre que pour complaire aux intérêts de leur parrain. L’Iran a donc des raisons de redouter d’être entraîné malgré lui dans un conflit avec l’Arabie saoudite et qui viendrait compliquer les négociations avec les États-Unis.

Si ni les Houthis, ni l’Arabie saoudite, ni l’Iran ne souhaitent que le conflit dégénère, on pourrait raisonnablement penser qu’une issue diplomatique est possible. Le problème est que toute solution doit recevoir l’aval de Trump, qu’il s’agisse d’un accord avec l’Iran ou du retrait d’Ansar Allah de la liste américaine des organisations terroristes.

Ces derniers mois, le sultanat d’Oman s’est révélé être un médiateur habile et respecté, prêt à s’atteler à la tâche, qui n’est pas vraiment une sinécure. En apprenant le 17 août dernier qu’Oman s’était entretenu avec l’Iran en son absence, Trump avait réagi avec véhémence : « Si Oman se met en travers de notre chemin, on va leur bombarder la gueule ».

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