A l’Agora

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Marie Cosnay
Marie Cosnay
Professeure de lettres classiques, traductrice de textes antiques, et écrivaine. Vit à Bayonne et enseigne le latin au collège de Saint Martin de Seignanx.
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Agora114h, il y a ceux qui mangent à l’autre bout de Paris, ils ne peuvent être là si tôt. 27 ans, tout le monde dit que je ne les fais pas, le jeune homme dit qu’il est à Paris depuis 2005, il est venu comme étudiant, on l’appelle Al-Hallaj, son grand-père a fait le pèlerinage et lui a donné le nom, les grand-pères donnent le nom, l’autre nom c’est pour dire aussi le Grand, le Seigneur, c’est un nom qui existe au féminin, aussi, depuis 2005 il faut chaque année redemander les papiers à la Préfecture, il est venu étudier dans une école privée, c’est ça, il voudrait bien reprendre des études.

Quand on regarde la pêche au thon dans Stromboli Al-Hallaj dit que dans son pays on pêche comme ça, aussi, en chantant. Et qu’Ingrid Bergman est l’ancêtre des écologistes, parce qu’elle est offusquée par les plaies faites par les hommes aux grands poissons, si je voyais ça, dit Monsieur Sh., si je voyais le sang rouge des thons rouges, dans le film en noir et blanc on ne voit pas mais le sang rouge des grands poissons.

Un film comme ça on ne pourrait pas le faire aujourd’hui. Tu aurais José Bové contre toi.

Le déluge, la tempête dans l’Aurore, Noé, Ponyo, l’histoire de Deucalion et Pyrrha. Les saisons.

W dit qu’il faut prononcer Deoukalion, que c’est le fils d’un grand Titan, qu’il y a une série qui l’évoque, Al-Hallaj est d’accord, il connaît, les mythes anciens sont très vivants dans les jeux vidéo, les mythes traversent les temps, dit-il.

Le déluge, dit Monsieur Sh. qui porte un grand turban et est indien, est né en Angleterre, ah le déluge – si je ne le reconnais pas alors que nous nous sommes rencontrés dans une autre vie c’est parce qu’aujourd’hui il porte le turban, les autres fois non, son turban rouge est majestueux, haut sur la tête. Il va s’en aller après avoir écrit, il ne lira pas ce qu’il a écrit, il ne veut pas, Monsieur Sh., parce que, dit-il, ce sera, Mademoiselle, le déluge, mais alors le déluge des émotions, si tu imagines le déluge dans le monde tu peux  bien imaginer le déluge dans une personne, un déluge tel que ça fiche en l’air une personne, à la renverse est la personne, comme le monde dans la Bible ou dans les films, comme chez Ovide et comme chez l’Arménien que tu nous as montré, en noir et blanc, le déluge traverse une personne, il est toujours en trop, c’est une grande ruée, il provoque les larmes, il faut partir avant le déluge du dedans. Alors Monsieur Sh. s’en va ; on lui dit que c’est chouette d’être venu.

Mary arrive mais sans sa copine parce qu’elle vit un chagrin d’amour. Mary, bien maquillée, garde son bonnet.

Ça va et toi ça va ça va.

C’est normal, entre Sénégalais, on se pose la question et on donne la réponse, ça va et toi ça va ça va.

Mary a été kidnappée à l’âge de 5 ans, elle a connu le temps d’avant la colonisation, le temps des grands royaumes et l’esclavage chez les Egyptiens, même s’il ne faut pas dire qu’alors les noirs étaient esclaves car ils étaient les serviteurs de Pharaon. Je l’ai déjà vue ici ? J’ai l’impression de l’avoir déjà vue ici ? Elle nie, elle n’est jamais venue à ce genre d’ateliers, elle ne va qu’aux ateliers beauté ou ateliers bien-être, elle fait de la parapsychologie, elle apprend aux femmes à vivre sans être mariées, à celle-ci elle apprend qu’elle est aimée de celui qui l’a abandonnée. Si je l’ai déjà vue c’est dans une autre vie mais c’est tout à fait possible, ça va lui revenir ; elle a un projet, c’est de créer un lieu de réunion sur une île africaine, on y parlementera, on inventera des façons de vivre, les gens viendront de partout.

Si je suis du Pays Basque je suis un peu noire, c’est dans le sang, les basques sont les noirs de l’Europe, on est frères, cousins, on a les mêmes histoires, si ça ne se voit pas à la peau ça se sait au sang.

On s’est rencontrées il y a trois-cents années et plus.

Je suis noire moi aussi, ça se voit tout de suite.

C’est comme les Brésiliennes, toutes blanches de peau qu’elles sont elles, sont noires, filles d’esclaves et petites filles. Parfois, il y a des soucis ici à l’Agora avec les Brésiliennes, alors pour l’apaisement on appelle Mary qui parle le portugais ainsi que dix-sept autres langues.

Mary et les femmes.

Mary qui est sénégalaise est aussi guadeloupéenne et travaille pour l’ONU.
Il ne faut pas travailler avec un ordinateur, il te saisit si tu ne le maîtrises pas, il t’attrape, ne crois pas pour autant qu’elle n’aime pas la technologie ou la modernité, ce n’est pas le cas du tout.

Mary a été kidnappée, elle avait cinq ans, elle a été enlevée par un vieil homme de trois-cents ans qui connaissait le langage des animaux.

L’homme disait : veux-tu que je t’apprenne le langage des animaux ? Comment dire quand on est une petite fille à sa mère qu’on est heureuse d’être loin d’elle parce qu’on a une compensation, une consolation – le langage des animaux ? Je pensais à ma mère mais sans plus. J’avais une récompense. C’était le langage des animaux et l’espace, connaître l’espace, affronter l’espace.

Mary a vécu les grands royaumes de l’homme africain. Et l’Egypte de Pharaon. Et Noé et les grands rituels. Je n’ignore pas qu’il n’y a pas que Deucalion et Pyrrha pour se voiler la tête et jeter les os de la grande Vieille Mère derrière leur dos, même les enfants ont des rituels.

Ce sont des choses qui se sont passées et c’est avec les choses qui se sont passées qu’on a fait et qu’on fait le reste.

Je connais les mers.

Je n’ai jamais raconté ce que j’ai vu.

Là-bas j’ai un vieux.

Là-bas j’ai un vieux qui dit qu’il a trois-cents années.

C’est normal : dans les papiers toute la vérité n’y est pas.

Mary a vécu sur les bords du Mississippi mais ça, ce sera pour la prochaine fois. Elle chantait autrefois dans les dix-sept langues sur les bords du Mississippi. Elle avait cinq ans.

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