Marie Cosnay

Marie Cosnay

Professeure de lettres classiques, traductrice de textes antiques, et écrivaine. Vit à Bayonne et enseigne le latin au collège de Saint Martin de Seignanx.

Morts en série

Mercredi 27 avril 2022. Voici deux jours que quelques personnes suivent, sans relâche et avec impuissance, des bateaux en détresse qui ont donné l’alerte tout près des côtes de Tan Tan. Les bateau prennent l’eau sous leurs yeux. Les gens meurent sous leurs yeux. Sous leurs yeux, sous les yeux de personne d’autre. Six personnes, sur cinquante deux, meurent, ce jour, dont un bébé. Cela se passe aux frontières extérieures, comme on dit, et les frontières extérieures, c’est loin. Le Maroc laisse mourir les gens qu’on ne veut pas à l’intérieur (sauf pour les fraises, la maçonnerie, les soins, les livraisons, la plonge, peu importe qui pourvu qu’ils sentent bien à quel point ils sont remplaçables). La marine royale marocaine, en pleine nouvelle lune de miel avec l’Espagne, met un jour entier avant de sortir secourir les bateaux en détresse devant les côtes de Tan Tan. Une fois à l’eau, sa flotte ne les trouve pas.

Voici dix jours que quelques personnes alertent : un garçon est tombé le 17 avril dans la montagne basque, après avoir passé le fleuve, la Bidasoa. Il est parti ce jour-là, avec Untel et Untel. Il manque à l’appel. Des secours, côté français, côté espagnol, l’auraient-ils trouvé? Le 27 avril, en l’absence de nouvelles, les polices basques et espagnoles commencent les investigations. La montagne est arpentée, le fleuve fouillé. Celui-là même qui vient de rendre le corps d’Ibrahim Diallo, noyé le 12 mars. Nous sommes aux frontières intérieures, cette fois. Irun, Hendaye. C’est loin ? C’est si loin que personne ne semble réaliser que des morts en série ont lieu, ici aussi. (...)


Pour nos hôtes étrangers: s’opposer, vouloir, agir

Sur la base de notre expérience d'animation de collectifs de solidarité avec les réfugiés et migrants, nous proposons une plateforme de réflexion et d'action ouverte à tou.te.s pour dire ensemble ce à quoi nous nous opposons, ce que nous voulons et ce que nous ferons nous-mêmes pour le construire (texte de Philippe Aigrain, Marie Cosnay, Pierre Linguanotto et Jane Sautière paru dans Médiapart).

Des années d’épouvante devant le sort fait aux étrangers, qu’on les appelle migrants, réfugiés ou comme les italiens du Sud nos hôtes. Des années à tenter par mille initiatives et actions quotidiennes d’améliorer ce sort, à fournir morceau par morceau les composants de l’accueil. Mille protestations et tant de témoignages de la richesse de ce qu’ils nous apportent. Après tout cela, il est temps de rassembler les fragments épars de nos pensées et de nos gestes et de dire ensemble ce à quoi nous nous opposons, ce que nous voulons et ce que nous ferons nous-mêmes pour le construire. (...)


Pour la Grèce: donnons !

Nous sommes nombreux à penser que les gouvernements européens, BCE, FMI, la commission européenne ne peuvent pas, sans que nous y perdions tous beaucoup en espérance et en avenir commun, empêcher la Grèce de mener la politique qu'elle tente de mener.

Et si nous, nous voulions malgré ces institutions payer pour la Grèce ? Non pas rembourser cette dette inique, mais soutenir un peuple grec qui a osé réaffirmer son droit à survivre et à être digne. Car le vote Syriza pour de nombreux Grecs est un vote de survie et de dignité.


A l’Agora

Mary arrive mais sans sa copine parce qu’elle vit un chagrin d’amour. Mary, bien maquillée, garde son bonnet. Ça va et toi ça va ça va. C’est normal, entre Sénégalais, on se pose la question et on donne la réponse, ça va et toi ça va ça va.

Mary a été kidnappée à l’âge de 5 ans, elle a connu le temps d’avant la colonisation, le temps des grands royaumes et l’esclavage.


Automne et caetera

Je croyais jusque là que quand on voulait y arriver, arriver aux mini-résultats, discutables, scandaleux même, qu’on s’est fixés, on ne pouvait pas être totalement cyniques : voilà le raisonnement.

Et le raisonnement à 13:00, de façon abrupte c’est vrai, avec ellipses c’est vrai, tombe, septembre 2014, devant un fils de 50 ans, hirsute et pour de bon sans dents.


Les mains dans la crise, Omonia, 14 juillet

Günther Anders explique, en 1950, que "l'inaptitude à la double vie fut sans doute la raison d'un phénomène qu'on dit énigmatique : la mise au pas des années 1933 à 1938. Celui qui n'acceptait pas la mise au pas ne devait pas rendre perceptible son refus du conformisme. Mais qu'est-ce qu'un non conformisme qui n'a jamais de raisons de s'exprimer en actes ou en paroles ?"

Notre non-conformisme 2014 refuse le discours médiatique et xénophobe et la rétention sans limite de ceux qui se déplacent pour travailler, manger. Mais que devient-il, notre non-conformisme, alors qu'aucune parole, aucune argumentation rationnelle, aucun acte insurrectionnel ne fait bouger la moindre chose, et bien au contraire : on apprend qu'en Grèce une loi prévoit d'enfermer sans limite de temps les plus pauvres d'entre nous, les plus mobiles. Nous finissons par vivre sur deux plans et comme nous n'y avons pas d'aptitude quelque chose du discours dominant nous rattrape.


L’Empire romain périra demain

Au moment où l'Empire romain s'effondrait, ou plutôt durant la longue période de guerres qui y mirent fin, tout au long des invasions barbares comme on disait et dit encore peut-être dans les manuels d'Histoire, on apprend aujourd'hui qu'auraient sévi des vagues de froid et des sécheresses prolongées : bref, le climat serait devenu fou.

Le climat devenait fou ; ce qui s'était construit à force de conquêtes et de violences, malgré la période du milieu, dite pax romana, ce moment d'Auguste et de grande fabrication architecturale et littéraire, se détruisait, s'effondrait.


Et je regrette l’hiver parce que c’est la saison du confort

On est à la fin du XIXème siècle quand Rimbaud regrette que l'hiver soit devenu, déjà, la saison du confort, du dedans, du dedans des villes, du dedans des maisons. La saison, pour les citadins du moins, où tout est à l'envers : on n'a pas froid. On n'a plus jamais froid. L'inconfort à quoi il faut s'accommoder, Rimbaud le regrette. La neige, les intempéries qu'on subit. Qu'on accepte de subir. Au lieu de quoi, confort.

On peut faire une lecture anti-bourgeoise du regret du tout jeune Rimbaud. Qui n'empêche pas cette lecture-ci : le regret de la perte de l'expérience et de ce qui cadence les temps de vie.


Faim n’est pas votre faim

Les revenants des camps de concentration ne reviennent pas. Charlotte Delbo, dans Auschwitz et après, explique très bien que personne ne revient, même ceux qui ont survécu, en apparence.

Après Auschwitz, les mots ont changé de sens, neige ne veut pas dire neige, froid ne vous donnera aucune idée du froid et faim n'est pas votre faim. Quant à la mort, ce n'est pas la mort et ce n'est qu'au retour, retour apparent, qu'une telle saura que sa sœur, morte à Auschwitz, n'est plus.

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