Abdelkader, une grande pastorale

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Abdelkader

Un regard subjectif sur la pastorale jouée à Ürrüstoi-Larrabile entre la fin juillet et le début du mois d’août. Elle a pour auteur l’euskaltzain Jean-Louis Davant.

A juste titre, la pastorale fascine. Miracle culturel renouvelé tous les ans par un village souletin ou un petit groupe d’entre eux, dans un contexte culturel et linguistique dont l’avenir est largement compromis, elle est le symbole d’une résistance populaire, face au rouleau compresseur qui l’écrase. Genre qui perdure depuis des siècles, elle n’a jamais été figée, elle évolue sans cesse, elle devient, se recrée, comme la plupart des traits culturels d’Euskal Herria. Elle fait des émules et essaime vers d’autres provinces, nous demeurons «scotchés» par son univers, son cadre et la démarche qui lui est propre. Un auteur, un metteur en scène ou «errejent», un «sujet», des dizaines d’acteurs, de danseurs, de chanteurs, des musiciens, des traducteurs et costumières, tous amateurs, déploient des efforts immenses, prennent des risques financiers, surmontent obstacles internes et externes et réalisent un tour de force. Ils apprennent des centaines de vers en euskara, dans une province où la langue ancestrale s’effiloche, tout ça pour présenter un spectacle unique en son genre. Du vrai théâtre populaire (1), avant que Jean Vilar n’invente le terme et s’y essaye. On ne peut qu’applaudir pareil exploit.

Le paysage géographique et humain qui entoure la scène contribue à sa mystérieuse magie. A cela s’ajoute une mise en scène codifiée, comme ritualisée. Sur des airs anciens, des rythmes, des gestes et des déplacements connus de tous, se déroule un drame qui en principe, est celui d’un affrontement entre camps antagonistes. La musique entêtante subjugue, elle devient obsédante. Son bercement et sa répétition avec leurs variations, contribuent à l’envoûtement. Et que l’on arrête de nous dire que c’est longuet ou ennuyeux. A ce compte, il faudra bientôt réduire la pastorale à un tweet de 140 signes, pas un de plus, puisque tel est l’avenir qu’une certaine modernité nous inflige. En réalité, il suffit de se laisser embarquer par la pastorale et tous ses acteurs, comme par un rituel sacré, son climat à la fois proche et si dépaysant. Se laisser porter vers un autre temps, une autre dimension, celle des archétypes et des passions humaines, avec le bruit et la fureur qui soulèvent.

Raideur aristocratique

C’est ce qui rend les théâtres traditionnels anciens si prenants. Osons la comparaison, le fameux théâtre Nô japonais ou celui de Bali en font partie. Ils vous prennent à la gorge et vous bouleversent.L’acteur de pastorale souletine est de ce type. Une certaine raideur aristocratique, un port de tête, la souveraineté altière du regard fixe, un visage hiératique, inexpressif —à notre avis, il ne faut surtout pas qu’il joue ou montre ses émotions personnelles— tout cela donne une intensité inouïe aux situations tragiques. L’explosive tension souterraine des corps irradie le spectacle et embrase les émotions. La mécanique bien huilée des déplacements réglés au millimètre, la gestuelle et la voix suffisent. L’austérité impassible face aux épreuves qui terrassent une vie, la froideur brûlante d’une intériorité silencieuse, là est le génie de la mise en scène de ce genre à part entière. Le tableau Mine grave de Paul Klee n’est pas loin. La qualité des vêtements, mais sans luxe ostentatoire, fera le reste, y compris et surtout par l’élégance des gestes économes et altiers qui magnifieront les plis des tissus (2). La dimension épique se déploie alors dans toute sa puissance. L’imagination du spectateur fait le reste, emportée par la vague.

Abdelkader présente les caractéristiques de ce qui fait une pastorale de grande qualité. Et ici je ne dirai rien des chants, des danses et de la musique, tant cela dépasse les compétences d’un Manex tel que moi. Ils font pourtant l’objet d’une attention toute particulière, car ils engagent l’honneur des pastoraliers et de leurs villages au regard de toute la Soule. Le fameux frijat-doble, txingilia et autres flingatzia étaient-il cet été au rendez-vous à Arrast-Larrebieu ? Impossible à dire, mais il me plaît de penser que oui.

Le sens de « l’humaine condition »

Avouons-le. Il y a de grandes pastorales et il en est qui nous laissent sur notre faim, nous déçoivent. Abdelkader aujourd’hui, comme Janikot à Altzai-Lakarri en 2017, font partie des premières ; Pierre Lhande et Belako zaldüna figurent parmi les secondes. Pour une simple raison. Seules les premières sont animées par un affrontement de Titans entre forces contraires qui fait tout le ressort de la tragédie. Les deux autres, dépourvues de cette dynamique, se traînent et laissent inévitablement un goût fadasse au fond de la gorge. Sans parler du héros qui dans ces deux derniers cas, n’en est pas vraiment un, du fait d’un certain conformisme.

Concernant Abdelkader, il y a plus encore. Cela tient au travail de l’auteur. Tout d’abord, il a choisi un vrai héros de légende, un personnage qui en a la carrure et incarne un combat qui dépasse sa personne, celui mené par un peuple en rébellion. Il s’affronte à la volonté colonisatrice de la France sur un autre continent, pas moins. Abdelkader est le vaillant guerrier, le stratège, le porte-drapeau d’une patrie en lutte pour sa liberté. Chez le spectateur basque, cela éveillera bien des choses.

Mais il y a davantage encore. L’affrontement manichéen constitue donc la trame et le ressort de la tragédie. Or, au-delà de cette logique fondatrice, Jean-Louis Davant déploie son sens de la nuance, propre à « l’humaine condition ». Toutes les parties en présence font valoir leurs points de vue, y compris les militaires colonisateurs et leurs arguties, les Pieds noirs, les paysans dépossédés de leurs terres ancestrales, les combattants français envoyés en Algérie entre 1954 et 1962 (3).

La pastorale ignore l’unité d’action, de temps et d’espace. En fin connaisseur de l’histoire, l’auteur se permet tous les raccourcis, explicites ou effleurés. Les anciens combattants algériens de 1914-18, ceux de 1939-45 ont versé leur sang à la demande de la France. Payés avec une poignée de médailles, ils seront victimes des trahisons françaises, ils deviendront le terreau des prises de consciences et des rébellions futures. Sont aussi évoqués sur la scène, les «Fils de la Toussaint» 1954, le « quarteron des généraux en retraite » et la réplique de Charles de Gaulle, Ben Bella et Boumedienne pour le retour des cendres d’Abdelkader en son pays natal. Jean-Louis Davant brosse avec brio le panorama des rapports tumultueux entre Algérie et France de 1830 à 1966. Et son clin d’oeil au Luzien Chauvin-Dragon est fort bien venu.

Surprises et raccourcis dans l’espace et le temps

Autre aspect assez « bluffant » de l’œuvre de Davant est la place accordée aux questions de fonds qui affectent tant de conflits, hier comme aujourd’hui: celles de rapports entre les peuples, la guerre inévitable et la négociation nécessaire, l’aveuglement de ceux qui ne défendent que leurs intérêts immédiats, le poids des rapports de force entraînant les trahisons du dominant et son cynisme à l’égard du dominé, la qualité des leaders qui résistent à ces dérives, les conditions d’une paix juste et durable, la construction nationale. Ou encore, comment surmonter l’épreuve la plus terrible, celle de la défaite.

La polygamie et la condition de la femme musulmane sont elles aussi bien présentes dans la tragédie. Jean-Louis Davant n’élude rien, entre pudeur, vérité et empathie, transcendées par la poésie, il pose les vraies questions sur lesquelles beaucoup auraient dérapé ou commis des impairs, avec maladresses et lourdeurs à la clef (4). Il offre même des pistes ou des débuts de réponses, empreintes d’un regard humaniste, bienveillant et fraternel. Travail d’orfèvre, voire d’équilibriste, pas de leçon administrée depuis un soit disant universalisme. Allusive et simple, la complexité contradictoire des faits est là, cela suffit.

Bref, sa modestie en souffrira, mais disons que ‘c’est du Davant’. La beauté et l’émotion qui siéent à une œuvre littéraire en sus. Avec le sens de la nuance, la justesse d’un ton, la part de pondération et de sagesse de « l’honnête homme » que les lecteurs d’Enbata lui connaissent depuis longtemps… il fait écho aux questions qui agitent notre époque. Le monde musulman et sa foi sont différents de ce qu’une certaine vulgate à œillères véhicule en Europe, aveuglée par ses présupposés.

La pastorale Abdelkader nous réserve quelques surprises de taille. Elles résident en des sauts dans l’espace et le temps. Ils s’égrènent naturellement sans que personne ne s’en étonne. La pastorale s’ouvre sur une bagarre footbalistique entre enfants dans une cour de récréation bayonnaise, nous n’en dirons pas plus, pour laisser au spectateur le plaisir de la découverte. Le cardinal Lavigerie, originaire de Bayonne et qui rencontra Abdelkader exilé à Damas, fait une apparition. Deux chants importants scandent la pièce, le premier en occitan fait écho à une autre trahison historique dont ont été victimes «los hilhs d’Aimon», vendus à Charlemagne par le duc de Gascogne. Quant au second, là non plus nous n’en dirons rien, tant il est stupéfiant sur la forme comme sur le fond… L’air de « Red river valley» du chanteur irlandais Charles Donnely nous enflamme, les sourates du Coran, et un bel «Allahu Akbar» chaleureusement applaudis par les spectateurs, alors qu’en toile de fond se dresse l’église chrétienne d’Arrast, en laissera pantois plus d’un. Comme les huées du public adressées aux soldat français, les Rouges. Les quelques spectateurs musulmans, y compris des descendants de la famille d’Abdelkader, n’en sont pas revenus en ces temps d’islamophobie galopante. Il fallait qu’en ce domaine aussi, un petit village souletin montre que « the Basque Country is different».

Et surtout, nous percevons dans tout cela un signe qui ne trompe pas : la culture basque est suffisamment forte et sûre d’elle-même pour intégrer et digérer les apports les plus divers, sans se dénaturer. Pour tendre la main à d’autres. Elle ne tombe pas dans cette créolisation à la mode qui masque le rapport de domination, la loi du plus fort étant toujours la meilleure.

En quelques centaines de vers, une œuvre aussi puissante et originale, tant par son contenu que par sa mise en scène et la qualité d’une langue travaillée, honore les lettres basques. Elle mériterait un retentissement plus large, même si ailleurs, elle perdra un peu de sa séduction, loin du contexte souletin qui l’a vu naître. L’idée de la faire venir à Bayonne serait dans l’air. Qu’il nous soit permis d’exprimer ici un vœu. Que ce théâtre populaire basque ne soit pas présenté dans un théâtre à l’italienne, mais si possible en plein air ou sous chapiteau, de préférence dans un quartier populaire.

(1) Tous les acteurs exercent d’autres professions dans la vraie vie, le rôle principal est tenu par un garagiste.

(2) L’histoire de la peinture occidentale pourrait être celle des plis de tissus et de drapés, objets de la virtuosité de tous les peintres. On sait toute l’attention portée par le metteur en scène Robert Hossein sur les plis des tissus de ses acteurs et leur gestuelle très cadrée, lors de la représentation de « Une femme nommée Marie », en 2011 à Lourdes.

(3) Jean-Louis Davant fit partie de ce contingent, avec bien d’autres Souletins. Le livret d’Abdelkader publie la liste des 103 Basques morts durant cette guerre longtemps niée. Officiellement, il s’agissait des «évènements d’Algérie».

(4) Le livret de 184 pages qui accompagne la tragédie témoigne de la recherche historique préalable à l’écriture versifiée d’Abdelkader. Jean-Louis Davant a été pendant deux ans en relation avec Ahmed Bouyerdene, un des plus grands historiens spécialiste d’Abdelkader, qui a assisté à sa première représentation. Lui aussi est tombé sous le charme.

Un commentaire

  1. BORDACHAR Jean
    Publié le 24/09/2021 à 15:15 | Permalien

    Bonjour Monsieur Ellande DUNY-PÉTRÉ,

    Je me permets de réagir suite à votre article concernant la pastorale de cette année, dont je ne conteste pas la « grandeur » selon vous. Cependant, je reste assez dubitatif sur votre jugement concernant les grandes pastorales et celles qui déçoivent comme vous le dites dans votre texte.

    Nous savons tous, que tous les héros de nos pastorales n’ont pas la même richesse d’événements historiques dans leur vie, mais l’important n’est-il pas de s’enrichir de notre propre histoire sans la dénaturer ?

    J’ai lu aussi dans votre article « je ne dirai rien sur les chants, les danses et de la musique, tant cela dépasse les compétences d’un Manex tel que moi. Ils font pourtant l’objet d’une attention toute particulière, car ils engagent l’honneur des pastoraliers et de leurs villages au regard de toute la Soule. Le fameux frijat-doble, txingilia et autres flingatzia étaient-il cet été au rendez-vous à Arrast-Larrebieu ? Impossible à dire, mais il me plaît de penser que oui ».

    Comment pouvez-vous dire que c’est une grande pastorale, alors que vous ne savez pas apprécier la qualité des chants, des danses, et le contenu de leurs messages ?

    Pour ma part, je préfère aller voir chaque pastorale avec un regard nouveau, en sachant que chacune d’entre elle m’apportera quelque chose d’enrichissant, soit, par le texte, la danse, le chant, la qualité du sujet, de l’écriture, de l’histoire ou de l’ensemble, sans me permettre de la juger.

    Je reste à votre disposition si vous le souhaitez, pour discuter ensemble de la pastorale Souletine du début du siècle à nos jours autour d’un verre.

    Bien cordialement,

    Jean Bordaxar

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