La fuite en avant de l’intercommunalité

Enbata: La Bastide Clairence est l’une des dernières communes à faire de la résistance pour rejoindre l’intercommunalité. Où en êtes-vous à ce jour?
Léopold Darritchon: Après deux tentatives infructueuses en direction de Bidache puis d’Hasparren, nous avons décidé de ne pas nous précipiter.
Il ne s’agit pas pour nous de faire je ne sais quelle résistance contre les autorités préfectorales, pas du tout. Ce qu’on nous demande ressemble, pour nous, un peu, à la fable du mariage de la carpe et du lapin. Comment voulez-vous que cela marche?

Enb.: Que dit la loi en la matière? Vous impose-t-elle des délais? Quel rôle joue notre bien aimé préfet?
L. D.: Dans la réforme sur les collectivités locales que viennent de voter, le mois dernier, les deux Assemblées, la date limite pour rejoindre une intercommunalité est fixée au 30 juin 2013.
Les préfets successifs, mais aussi les sous-préfets successifs m’ont parfois posé la question de cette adhésion, et je leur ai toujours répondu que si on était obligé d’aller, un jour, vers une intercommunalité, on irait vers celle qui nous offrirait à la fois la possibilité de mener à terme nos projets, et qui par ailleurs permettrait un développement harmonieux du territoire respectant l’histoire et les potentialités économiques de chaque village, et non un développement exclusif de sa Commune centre.
Celle-ci, en quelque sorte complice bienveillante de l’Etat (qui cherche par tous les moyens à se désengager), ne peut voir que d’un bon œil le regroupement des services des autres communes chez elle.

Enb.: Vous dites que les intercommunalités n’ont guère d’avantages par rapport aux compétences des communes. Pouvez-vous expliquer?
L. D.: Les intercommunalités n’ont les compétences que celles qui leur sont transférées par les communes. Seule une dotation de fonctionnement leur est attribuée pour les inciter précisément à s’associer, mais en termes d’avantages elles n’ont aucun avantage de plus que ceux initialement dévolus aux communes qui les composent.

Enb: Vous mettez la tendance (ou l’obligation) aux regroupements sur le compte de la pensée unique? Quelle est pour vous cette pensée unique?
L. D.: J’ai exprimé mon sentiment sur le sujet dans un article que j’ai rédigé il y a déjà six ans pour le bulletin des Maires Ruraux de France et qui n’a pris, à mon sens, aucune ride.
A travers cet article qui , en son temps, a eu beaucoup d’échos, j’exprime une pensée plus large que je peux résumer comme suit.
“La pensée unique qui est celle que nous enseignons d’ailleurs dans nos grandes écoles et universités, est celle de l’efficacité et de la rentabilité par l’effet du nombre, par l’effet de masse, par l’effet de seuil, sans à aucun moment mesurer par exemple le coût social et environnemental.
C’est vrai pour l’agriculture avec l’absorption immédiate d’une ferme qui disparait par une plus grande, qui à son tour sera absorbée par une plus grande. Je vous laisse imaginer le visage de nos villages s’il ne restait plus qu’une exploitation agricole vivante, ou peut-être même une exploitation agricole pour deux ou trois villages? De toute façon aussi grande soit-elle, cette exploitation agricole ne pourra concurrencer les immenses exploitations américaines, argentines ou autres.
C’est vrai dans l’économie industrielle: il ne se passe pas un jour sans qu’il n’y ait une fusion, une absorption,… tant est si bien que d’immenses entreprises se constituent devenant souvent des monopoles (pour un jour s’effondrer, l’exemple de la Général Motors en est une illustration).
C’est vrai pour l’administration au sens général du terme, avec la RGPP et ses cohortes de restructurations et de regroupements: hôpitaux, tribunaux, casernes, gendarmeries, CCI, Chambres de métiers, Cours des comptes, etc. tous y ont eu droit.
C’est vrai pour les Collectivités territoriales (les communes qui vont disparaitre au profit des intercommunalités), les départements et/ou les régions qui vont fusionner. Les grandes communes qui veulent devenir de plus en plus grandes, et petit à petit ressembler à ces mégalopoles invivables, irrespirables, insécurisées, où une grande partie de la misère se cache; ces châteaux forts des temps modernes où la population s’entasse à la recherche d’une protection bien illusoire.
Cette fuite vers le plus grand, le plus vite, le plus riche, le plus haut, le plus beau, le plus fort, etc. comme si tout était infini, est une folie dont l’humanité risque de ne pas se relever.
S’il fallait, non pas refaire le monde car cela relève du fantasme, mais envisager une autre façon de construire le monde, c’est par l’occupation des espaces que cela doit passer.
Les villages peuvent être encore les voies d’un nouveau développement où la notion d’échelle humaine et de respect de la nature retrouveraient un sens.”

Enb.: Quelles sont pour vous les compétences communales qui ne doivent en aucun prix être déléguées aux Com de Com?
L. D.: Ce sont celles portant sur l’autonomie budgétaire, l’école, les services publics et privés, l’habitat, en gros tout ce qui fait le noyau de vie minimum de la collectivité et qui permet d’offrir une vie sociale aux administrés.
Par contre: le développement économique, l’action touristique, le traitement des déchets, la police, la lutte contre l’incendie, les services financiers doivent être traités au niveau de plusieurs communes.

Enb.: La France compte autant de municipalités (36.000) que tous les autres pays de l’Union européenne réunis. N’est-ce pas malgré tout une anomalie? Est-ce que la relation citoyens-élus fonctionne plus mal dans ces pays là?
L. D.: Je ne connais pas tous les modes d’organisation administrative dans chacun des pays membres de l’UE. Ce que je peux simplement dire c’est que nous avons, bien au contraire, une chance extraordinaire que d’avoir autant d’élus dans nos petits et grands villages, proches de la réalité du terrain, proche de l’administré; des élus qui, par leur dévouement et leur énergie, irriguent tout le pays d’une vitalité exceptionnelle.
Ce sont de véritables aménageurs publics, dont le coût pour la collectivité est dérisoire.
Ces gens là, à partir du moment où on va leur demander de s’investir pour une autre collectivité, et non leur village, à partir du moment où ils sentiront qu’il y a un petit enjeu politique au sens politicien du mot, et bien ils vont disparaitre! et nous ferons un pas de plus vers l’apparition de notables issus de partis politiques traditionnels ce que nous propose d’ailleurs, aujourd’hui, la Communauté de communes et, demain, le nouveau territoire issu de la réforme sur les collectivités.

Enb.: Il y a ici une revendication forte pour la reconnaissance institutionnelle d’Iparralde. Certains à défaut d’un département ou d’autre chose (autonomie etc.) se contenteraient bien d’une Communauté de communes du Pays Basque avec des compétences élargies. Cela ne va pas dans le sens de votre approche?
L. D.: Je défends, depuis bien longtemps, la création d’une institution spécifique pour le Pays Basque. A la lumière de ce qui existe dans d’autres démocraties (Espagne, Allemagne, Suisse, Ecosse, etc.) qui fonctionnent avec des régions fortes dont certaines sont proches ou sont déjà des autonomies, je vois là un modèle dont nous pourrions nous inspirer.
De la même manière que je m’oppose à tout ce qui est regroupement et disparitions d’entités de petite dimension, le Pays Basque étant une entité géographique de toute petite dimension mérite qu’on la développe et qu’on ne la dépouille pas de ses potentialités, de ses richesses, de ses atouts, au profit d’un Etat lointain, peu réceptif, un peu recroquevillé et frileux d’ailleurs le tout dans une Europe qui se cherche.
Ce que je dis là porte un nom: c’est tout simplement de la décentralisation qui va jusqu’à ce niveau là, bien sur!
Enb.: On vous sait signataire de la plateforme Batera. Quelle est votre vision d’une institution politico-administrative pour Iparralde qui ne soit pas en opposition avec votre refus du regroupement?
L. D.: Je suis très attaché au passé, car je pense qu’avant de savoir où on va il faut se rappeler d’où l’on vient. Le découpage en provinces dont nous sommes issus et où sont nos racines ne me semble pas un modèle obsolète, bien au contraire.
Je militerais assez facilement pour la recomposition des trois Provinces de la Soule, du Labourd, et de la Basse Navarre (à laquelle appartient mon village).
S’il fallait en passer par l’institution «Communautés de communes», alors pourquoi pas, en imaginant qu’il y ait trois Communautés de communes qui, dans une espèce de fédération, pourraient porter l’avenir de notre Pays-Basque.

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