D’Aleria à Itsasu

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Max Simeoni
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Max Simeoni, un des fondateurs du mouvement Corse, porte ici témoignage de la proximité des dynamiques identitaires jaillies à Aleria et à Itsasu.

Par des cheminements propres à la culture de nos peuples, il nous faut encore, malgré de réelles avancées, nous affranchir de l’enfermement jacobin. Militant exemplaire, Max Simeoni, inlassablement, enrichit chaque semaine dans la revue Arritti qu’il a créée, la réflexion d’une Corse debout.

Quand Jacques* m’a demandé pour les 50 ans d’Enbata d’évoquer nos «débuts», j’étais heureux d’accepter mais dans la limite d’un article ce ne pouvait être qu’un survol avec quelques flashs.

Quand en 1962 j’ai vissé ma plaque**, je pensais atterrir en pleine ébullition des mouvements revendicatifs qui avaient mobilisé  toute la Corse et fait vibrer les étudiants en « fac»  sur le continent. Ces  mouvements s’étaient volatilisés, il ne restait que de l’amertume. La confusion régnait sur les causes  de cet échec. Avec quelques amis nous comprimes que les dirigeants avaient fait une fausse analyse. Ils criaient de colère vers Paris : « traitez-nous comme des Français à part entière ! », comme des enfants négligés au foyer de la République. Ils invoquaient à tout bout de champ le poids du sang versé pour la France dans ses guerres mondiales.  « Plus français que les Français », des supers Français qui ne méritaient pas une telle ingratitude. Le pont de Casamozza sur le Golo desservant la  Plaine Orientale détruit par les Allemands avait été remplacé par les Américains en 1943(la Corse a été le premier département libéré) par un pont provisoire à voie unique et en bois. Symbole d’un total mépris, il a été normalisé longtemps après pour la mise en valeur coloniale de la SOMIVAC,  stoppée par le choc d’Aleria en 1975.

Pour la république, le peuple Corse n’existait pas.

Dans l’après-guerre, « la reconstruction » battait son plein avec le Plan Marshall et les nationalisations, le plein emploi assuré mais à l’extérieur, un exode massif vida l’île en deux décennies au point que  le premier gouvernement Debré du général De Gaulle voulait transférer à l’Argentella près de Calvi le centre d’essais atomiques souterrains du Hoggar. Refus net de la population, le centre émigra dans le Pacifique.

Mon retour en 1962 s’est donc  fait en pleine dépression collective, les gens déçus ne voulaient plus entendre parler de revendication.

Quelques-uns commencions à comprendre que pour la République le peuple corse n’existait pas. Sa langue n’a été reconnue au titre de la loi  Deixonne que 25 ans après sa promulgation. L’île et ses habitants ne devaient servir que les intérêts de la plus grande France : réservoir d’hommes pour l’armée et l’Empire colonial, porte-avion en Méditerranée lors de la Libération et la guerre froide, centre d’essais atomiques, base aérienne de Solenzara et Légion Etrangère pour ses interventions extérieures en Afrique notamment…

En 1964 avec P.M. Seta récemment disparu et une poignée d’amis nous fondons le CEDIC(Comité d’Etude et de Défense des intérêts de la Corse) et en 1966 l’hebdomadaire Arritti, donc après Enbata . Notre réflexion était nourrie de quelques échos du livre de J.F. Gravier, « Paris et le désert français ,1947 », mais surtout des livres de Guy Héraud, «  L’Europe des Ethnies, 1963 », de Yan Fouéré, « L’Europe aux cent Drapeaux, 1967 » et de Robert Lafont,  «  La Révolution Régionaliste, 1967 ». Ces auteurs ont  théorisé le  problème des Régions et des Peuples sans Etat.

En 1974 avec l’ARC qui avait succédé au CEDIC à partir de 1968-69, nous avions imaginé une candidature à l’élection présidentielle, les conditions de caution et de signatures étaient minimes, pour mettre en cause le système jacobin et pour rompre l’étouffement que la presse locale et parisienne nous faisait subir. C’est alors que l’ARC fut invitée à une réunion pour la candidature de Guy Héraud dans laquelle les « Basques du nord » et Jacques, bien entendu, étaient très impliqués. Elle a eu lieu à Paris à la Maison Basque en  janvier  1974. Nous fîmes alors connaissance des animateurs  des autres organisations, entre autres, Henri Gourmelin, UDB, Ferdinand  Monchenross, UPA, et Jacques très actif aussi percutant que persuasif… Ce fut, si je ne m’abuse, la première rencontre générale des régionalistes de l’après-guerre.

 Entre vision fédéraliste et volonté révolutionnaire.

L’homme, Guy Héraud faisait bien l’affaire, mais la vision de chacun en regard de sa problématique locale ne facilitait pas une présentation  commune  cohérente de cette candidature. Le discours du parti fédéraliste français, présent, me paraissait pour des électeurs, trop abstrait,  trop loin du terrain, peu adapté à  la  foire d’empoigne qui était notre lot. Dans l’échange  je proposai un peu timidement de donner un sens plus concret, de présenter  la candidature comme un front commun anti centraliste parisien. Je fus littéralement shooté par une militante basque, je pense du sud,  toute auréolée d’un séjour en prison qui en gros déclara : « on n’en est plus là, mais à la prise de pouvoir et au choix de société… », à la révolution en somme. En Corse, nous n’avions pas la possibilité d’y rêver et je me suis senti coincé entre une vision  fédéraliste européenne théorique et une volonté révolutionnaire euphorique. N’empêche le contact était pris et ne pouvait que s’enrichir.

L’internationalisation, l’ARC a pu l’a développer grâce à nos amis Flamands de la Volksunie qui avaient des élus au Parlement européen et qui sont venus à la rencontre des « régionalistes »de France et d’Europe pour offrir  un service de porte-parole aux Peules sans Etat et un point de chute à Bruxelles. L’ALE a été inaugurée à Bastia en juillet 1981. En 1980 Edmond Simeoni avait pu tenir grâce à eux une conférence de presse au parlement Européen malgré l’interdiction de la présidente Madame Weil qui avait mis les CRS devant les  portes.

Le fil tissé en commun.

Elu moi-même sur la liste d’Antoine Weichter en 1989, j’ai siégé dans le groupe ALE, c’était ma condition au cas où les verts ne reconduiraient pas un groupe avec les autonomistes comme le groupe Arc en Ciel dans la mandature précédente. Dans ce groupe j’étais en bonne compagnie avec Carlos Garaikoetxea et Herribert Barrera, premiers présidents des parlements Basque et catalan après Franco, avec Winnie Ewing « Mme Ecosse » qui a été la 1ère présidente de la Dévolution, un ancien ministre de l’agriculture d’Irlande Niel… et Jack  Vandeleumebrouck, Volksunie, président de notre groupe parlementaire, avec les autres nous étions 12 environ.

Mais en 1978 déjà une délégation de l’Arc, Edmond Simeoni, Xavier Belgodere, secrétaire général et Roland Tafani étaient  reçus au parlement Basque. Ils avaient visité la coopérative de Mondragon. A leur retour ils nous en avaient fait un récit de conte de fée. Je m’y suis rendu à mon tour, j’ai rêvé, une telle réalisation dépassait les possibilités insulaires, mais j’ai retenu la leçon de volonté des premiers associés, la ténacité des suivants, le fonctionnement interne résolument démocratique en contre-pied magistral à l’encontre de celui pyramidal avec le chef en haut. Au Pays Basque Nord, député européen j’ai eu à connaître Herrikoa et en compagnie de Ramuntxo Camblong j’ai visité une laiterie en difficulté dans laquelle cette société à Capital risque a tenu à investir pour la tirer d’affaire et pour préserver les bergers en montagne qui l’alimentaient et qui courraient le risque d’avoir à faire aux grandes compagnies laitières pour lesquelles la solidarité n’a aucun sens en regard de leur propre rentabilité.

Je connaissais  bien l’étranglement que Roquefort a pratiqué sur les bergers corses. Aussitôt j’engageais notre mouvement à s’inspirer d’Herrikoa et les Basques vinrent à une réunion à Ghisonnaccia  pour nous aider à lancer  Femu qui (traduction littérale d’Herrikoa) qui a été porté par les militants premiers actionnaires. Ils n’ont jamais touché un seul dividende même si la valeur de leurs actions a augmenté, leur satisfaction étant de contribuer à la création d’emplois. Femu qui a eu du mal à s’adapter à un contexte officiellement voué au tout tourisme.

Au parlement européen, on voyage beaucoup et  je suis allé, entre autres, en Europe centrale pour les minorités  et en Turquie pour les Kurdes, aux Antilles pour les Régions ultra périphériques , une fois à l’ONU…Pour terminer je dirais qu’après une prise conscience en fin d’études et un piétinement à l’orée de la vie professionnelle, avec quelques-uns nous suivrons un chemin chaotique, la candidature de Guy Héraud a été le premier fil tissé en commun ; après Mondragon, il a eu Herrikoa et pour ma part une amitié avec  Jacques par lequel j’ai pu approcher de près quand il m’a accueilli et de Corse par Enbata, les luttes du peuple Basque.

Notre combat est d’avenir.

A la fin de mon mandat en 1994, les Verts étant en crise, incapables de renouveler l’ouverture,  j’ai conduit épaulé par Christian Guyonv’ach la liste Régions et Peuples Solidaires afin de garder la trame d’une concertation et la possibilité d’actions en commun des autonomistes. Parti bien trop tard et en toute ignorance des contraintes, le score fut des plus faibles. Mais RPS a continué comme structure présidée  par un occitan Gustave Allirol, elle fait partie de l’ALE qui est devenue un parti statutaire européen. François Alfonsi du PNC,  suite de l’UPC, élu sur un scrutin par circonscription et non plus de liste hexagonale est un élu d’Europe Ecologie dont les « nationalistes » sont partie prenante.

Notre lutte d’émancipation des peuples niés dans l’Etat français peut s’appuyer sur celle des autres  déjà en voie de libération : Basques et Catalans au sud, Ecossais au nord… La longue marche est loin d’être finie. Notre combat qu’on a  voulu qualifier d’arrière garde, chaque jour qui passe confirme qu’il est d’avenir pour peu qu’on parle de démocratie, de liberté, de droits de l’homme, de dignité. Il faudra à la relève des jeunes  le feu sacré pour le continuer et l’organiser au mieux en toute circonstance. Enbata a du pain sur la planche. Je souhaite aux jeunes qu’ils puissent se dire qu’ils sont suivant l’adage corse : « Fratelli di fede » qu’on pourrait traduire  par « frères par la foi dans la même cause » ce que je crois pouvoir le dire avec Jacques.

Max Simeoni

(*) Jakes Abeberry

(**) Plaque de médecin

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