
Filipe Saint-Arroman
« Quand on me présente quelque-chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains » George Orwell
Elle déferle autour de nous et suscite débats et interrogations légitimes. Dernier avatar de l’industrie du numérique (la « Tech » comme ils se nomment eux-mêmes), son introduction, à l’instar de toute la numérisation, n’a donné lieu à aucune consultation publique. Et pourtant…
Un désastre écologique
– Avec ses data-centers, nécessaires au stockage des données qui la nourrissent et qui se développent un peu partout, s’appropriant les sols, les ressources énergétiques (1) et hydriques.
– Avec la quantité phénoménale de matériaux nécessaires à leur construction et à leur fonctionnement : 100.000 tonnes estimées de métaux pour les seuls centres de données de la région parisienne et du nord de la France (2), dont les fameuses terres rares, sources de conflits de par le monde comme en RDC (3) ; des entrepôts remplis de serveurs composés de cartes électroniques, elles-mêmes constituées de semi-conducteurs dont certains ont pu traverser 80 frontières avant d’arriver au stade final (4), etc..
Un désastre social
Alors que les petites mains sous-payées des pays du sud, penchées sur leur clavier, alimentent la bête en données (data), son introduction est ici synonyme de pertes d’emploi, de déqualifications, de disparition de savoir-faire et de déshumanisation : les robots conversationnels dits chatbots remplacent les services publics qui restaient encore humains ; les traducteurs et traductrices ont déjà pu faire valoir leurs droits à une retraite anticipée ; les graphistes ont rangé leur créativité dans le placard aux antiquités ; quant aux paysagistes, maintenant que ChatGPT a conçu le jardin de leur client, ils et elles n’ont plus qu’à reprendre la pelle et le râteau et se mettre au service de… de qui en fait, du client ou de l’IA ?
Ceux-ci ne sont que quelques exemples et cela n’est que le début…
Ça débat à la périphérie
L’inquiétude que génère ce déferlement numérique n’est pas sans provoquer des controverses dans les médias dominants. On parle beaucoup d’encadrement, de contrôle, on pointe du doigt les méchants fascistes à la tête des entreprises de la Tech (5), ou le mauvais usage qui en est fait, comme si la technologie était neutre et qu’il suffisait que des « gentils » en prenne la direction pour la rendre vertueuse ; ce qui revient à ignorer la nature de la technologie qui nécessite pour exister des infrastructures matérielles et des superstructures politiques qu’elle engendre à son tour (6).
Heureusement, le patron de la France Insoumise nous indique la voie : une IA française pour tous et toutes ! Il est vrai que pour Mr Mélenchon, si c’est moderne et français, comme le Rafale, c’est super ! A quoi ça sert, là n’est pas la question…
Certain.es objecterons que l’IA pourrait nous aider à gérer la crise écologique ou encore à soigner des maladies ; arguments commerciaux habituels des marchands de technologie. Autant demander au chauffard qui nous a écrasé de nous conduire à l’hôpital. Notre survie individuelle et collective est menacée par le technocapitalisme ; ce n’est certainement pas lui qui va la sauver.
Quant aux initiateurs de l’IA qui s’inquiètent de voir leur créature échapper à leur contrôle, ils ont tout du pyromane qui revêt son habit de pompier. Surtout quand le pompier en question (7) continue à propager l’incendie. Dans un monde concurrentiel qui implique d’être à la pointe de la modernité, ce ne sont pas les tenants de cet ordre machinique qui renonceront à leurs dividendes et à leur pouvoir.
Et l’humain dans tout ça
Tout progrès technique engendre une perte de faculté. En utilisant une fourchette, on perd l’habitude de se débrouiller avec les doigts ou des baguettes. Ce n’est pas bien grave car ce n’est pas irrémédiable. Et ça peut être un progrès si on demeure capable, à l’échelle d’une petite communauté, de dominer la fabrication de ce type d’outil.
Quand on prend l’habitude d’utiliser un GPS pour trouver son chemin, ça devient plus embêtant car la capacité à s’orienter dans l’espace est le fruit d’une longue évolution de l’espèce ainsi que de l’apprentissage que font (faisaient ?) les enfants en se déplaçant dans leur environnement. En déléguant cette faculté, notre cerveau perd également sa capacité de mémorisation qui est une condition de notre autonomie, donc de notre liberté. Il n’est pas certain qu’un.e adulte ayant perdu ces capacités par l’usage d’un outil numérique soit en mesure de se les réapproprier.
On passe à un autre stade avec l’IA quand on lui demande de travailler du ciboulot à notre place. Car là, il ne s’agit plus d’une faculté qu’on délègue ou supprime, mais de notre nature profonde d’être humain, à savoir nos capacité d’interprétation, d’analyse et de synthèse, mais également notre imagination, notre sensibilité, tout ce qui fait notre singularité, à savoir le fruit d’interactions génétiques, historiques, d’enseignements, de rencontres diverses et aussi de hasards. N’en déplaise aux apôtres de la pensée cybernétique, notre cerveau ne se résume pas à une suite de 1 et de 0.
Collaborer ou résister
Se contenter de constater que l’IA est là et qu’il faudra bien faire avec, voire que c’est un outil comme un autre, comme on a pu l’entendre dans la bouche de créateurs locaux (8), n’est certainement pas à la hauteur de l’enjeu. Face à ce qu’il faut bien considérer comme une invasion qui remet en cause notre essence humaine, l’accepter, c’est déjà collaborer. Et à l’opposé de la collaboration, il y a la résistance.
Menacés dans leur existence, des professionnels se défendent, comme récemment le monde de l’édition (9), mais aussi l’univers de la recherche, de la culture et du journalisme à travers la proposition d’un label Sans IA générative (10).
Chacun.e de nous peut à sa façon opposer des gestes de résistance : désactiver la fonction IA sur son moteur de recherche et sa messagerie ; au sein de son groupe ou de son association, refuser les proposition écrites, graphiques ou audio réalisée avec de l’IA ; exiger d’avoir affaire à des humains quand on s’adresse à des services administratifs ; si, malheureusement, on utilise un smartphone, supprimer les applis avec IA ; refuser les interactions avec des robots (sauf éventuellement un grand coup de masse) ; créer des espaces sans numérique ;.. autant de grains de sable dans l’entreprise de déshumanisation et de façons d’affirmer notre entièreté.
À chacun.e de l’exprimer à sa manière.
(1) Et quand il en manque, on en créée, comme aux États-Unis où l’on les alimente avec des centrales au gaz.
(2) https://reporterre.net/692-000-tonnes-de-metaux-les-ressources-necessaires-a-l-IA-donnent-le-tournis
(3) Voir l’enquête de Fabien Lebrun, venu en avril dernier en EH présenter son ouvrage « Barbarie numérique ».
(4) « une puce de quelques centimètres carrés comme celles de l’entreprise Nvidia, large leader du marché mondial, peut contenir environ 200 milliards de transistors, de minuscules composants gravés à l’échelle nanométrique. » Anatomie d’une puce, Célia Izoard, Ed. Le monde à l’envers
(5) Ce qui en l’occurrence occulte le fait que le déploiement de ce type de technologie a eu lieu également sous les présidence de Clinton et d’Obama ou encore que Mark Zuckerberg a soutenu la candidature d’Hillary Clinton… A l’époque, la Silicon Valley était « cool » aux yeux des technophiles !
(6) Le cas le plus emblématique étant le nucléaire qui, pour être développé, nécessite un environnement industriel à la pointe et un État fort pour l’encadrer, structures au sein desquels il nous condamne de par sa complexité et sa dangerosité à long terme. Pour ceux qui veulent approfondir la question, Lisez donc Jacques Ellul !
(7) En référence à Sam Altman, créateur de ChatGPT.
(8) En référence à l’interview de trois créateurs d’Iparralde sur Mediabask Irratia le 22 mai 2026
(9) Les éditions de l’observatoire ont lancé le label 100% humain le 25 septembre dernier
(10) https://halteaucontrolenumerique.fr/label-sans-ia-generative-dans-les-formations-universitaire/
Les Inrockuptibles, Télérama, Rock & Folk ou le quotidien en ligne Reporterre se sont engagés dans cette démarche.

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