
Les indépendantistes, au pouvoir en Ecosse, au Pays de Galles et en Irlande du Nord, vont chercher à obtenir de nouvelles compétences, notamment en matière d’énergie, dans un contexte où la crise énergétique est devenue un sujet central lors des élections, et alors que le remplacement du pétrole par les renouvelables ne va pas assez vite.
Quand les parlements d’Ecosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord furent créés en 1998 dans le cadre de la dévolution voulue par Tony Blair, personne n’imaginait sérieusement que ces trois assemblées seraient un jour dirigées par des formations indépendantistes. C’est pourtant le cas depuis les élections législatives écossaises et galloises du 7 mai dernier. En Ecosse, le SNP a remporté une cinquième victoire d’affilée, alors que Plaid Cymru l’emportait pour la première fois de son histoire au Pays de Galles ; en Irlande, c’est en 2022 que les républicains du Sinn Fein étaient parvenus à se hisser en tête du scrutin.
Travaillistes en déroute et extrême-droite qui progresse
La victoire de Plaid Cymru met fin à la domination des travaillistes depuis plus d’un siècle au Pays de Galles. Un référendum d’indépendance au cours de ce mandat a toutefois été écarté par son leader, pour qui « la priorité numéro un est le Pays de Galles, et s’attaquer à tous les problèmes importants pour la population, la santé et l’éducation, le développement de l’économie. S’attaquer à la pauvreté infantile ». C’est sur ces thématiques qu’il a conquis les voix de nombreux électeurs travaillistes, déçus par la politique sociale du Premier ministre britannique Keir Starmer, arrivé au pouvoir en 2024 en promettant un « renouveau national ». Les travaillistes ne sont désormais plus que la troisième force galloise, derrière la formation d’extrême-droite Reform UK, dirigée par l’ancienne tête de proue du mouvement pro Brexit Nigel Farage, et qui a phagocyté les voix du camp conservateur.
En Écosse, la victoire du SNP est confortée par les très bons résultats des Verts, eux aussi favorables à l’indépendance. Avec respectivement 58 et 15 sièges sur un total de 129, ils offrent au camp pro indépendance la plus solide majorité de son histoire.
Ici aussi, Reform UK s’impose comme la principale formation à droite et, vec 17 sièges, fait jeu égal avec les travaillistes. Grâce au bon score des libéraux démocrates (10 sièges), le bloc droite/extrême-droite est toutefois en recul de deux sièges par rapport à 2021.
« Les travaillistes ne sont désormais plus que la troisième force galloise, derrière la formation d’extrême-droite Reform UK, qui s’impose comme la principale formation à droite au Pays de Galle comme en Ecosse. »
Contrairement à Plaid Cymru, le SNP avait déclaré : « Un vote pour le SNP est un vote pour un référendum d’indépendance […], une majorité SNP à cette élection sera un mandat pour que [le Parlement britannique] transfère la compétence pour organiser un référendum« . Mais le SNP n’a pas remporté de majorité « claire et sans ambiguïté », condition que le Premier ministre écossais John Swinney avait présentée comme nécessaire pour organiser un nouveau référendum. Certes, cette majorité existe, mais avec le soutien des Verts et, surtout, elle doit beaucoup au mode de scrutin et à la division du vote unioniste. En effet, le SNP et les Verts n’ont remporté que 41% des voix le 7 mai dernier, contre 59% pour les formations unionistes. Les conditions ne semblent donc pas réunies pour réussir à imposer un nouveau référendum.
Obtenir de nouvelles compétences en matière d’énergie
Lors de la première séance du nouveau Parlement, John Swinney a bien présenté, comme il s’y était engagé, une motion demandant à Downing Street de lui accorder le droit d’organiser un référendum, mais cette motion a été complètement désamorcée par un scandale interne au SNP. La veille en effet, Peter Murrell, ex-mari de l’ancienne Première ministre Nicola Sturgeon, avait reconnu avoir détourné plus de 400 000 £ des comptes du SNP. Le chef des conservateurs a eu beau jeu de parler d’un timing « comique » en entendant « John Swinney demander aujourd’hui précisément qu’on fasse confiance au SNP pour gérer les finances de notre nation ».
Même si aucun référendum ne se profile à brève échéance, les trois Premiers ministres d’Ecosse, du Pays de Galles et d’Irlande sont bien déterminés à collaborer. Il s’agira tout particulièrement de remettre en question l’utilisation par le gouvernement britannique de « l’Acte sur les marchés internes », une loi adoptée dans la foulée du Brexit et qui restreint les pouvoirs des trois administrations autonomes en matière de politique économique afin d’éviter la constitution de barrières douanières au sein du Royaume-Uni.

Tant en Écosse qu’au Pays de Galles, les indépendantistes chercheront également à pousser les limites de la dévolution afin d’obtenir de nouvelles compétences, notamment en matière d’énergie, une thématique qui, en pleine crise iranienne, a joué un rôle central lors des dernières élections. Reform UK reprend à son compte le « drill, baby, drill » de Trump et les conservateurs revendiquent l’abandon de l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 sur lequel le Royaume-Uni s’est engagé, et que les travaillistes défendent toujours.
« Au Pays de Galles, le consensus sur la nécessité d’investir dans les renouvelables semble assez bien établi. »
Au Pays de Galles, le consensus sur la nécessité d’investir dans les renouvelables semble assez bien établi, et les objectifs de neutralité carbone du gouvernement gallois, plus ambitieux que ceux de Londres, sont approuvés par une majorité de la population (53% contre 29%). Même parmi les électeurs de Reform UK, seuls 12% pensent qu’il est important de revenir sur les politiques visant à limiter le changement climatique. Dans un tel contexte, l’enjeu principal porte sur le modèle économique de la transition énergétique. Pour Plaid Cymru, « une transition juste signifie que la population et les collectivités possèdent et bénéficient davantage des installations d’énergie renouvelable du Pays de Galles ». En attendant une éventuelle indépendance, le parti gallois cherchera à obtenir le maximum de compétences afin de réussir ce pari.
En Ecosse, la dépendance au pétrole
La situation est bien différente en Ecosse où le SNP a longtemps basé la viabilité de son projet d’indépendance sur l’exploitation du pétrole de la mer du Nord. C’est avec le slogan « C’est le pétrole de l’Ecosse ! » que le SNP avait remporté son premier succès d’envergure en 1974. Dans ses rangs, beaucoup estiment que l’Ecosse aurait pu être une seconde Norvège. Lorsqu’elle était au pouvoir, entre 2014 et 2023, Nicola Sturgeon avait fait le forcing pour sortir du pétrole en développant les renouvelables. Pendant la campagne, le SNP a proposé une actualisation du slogan de 1974 en revendiquant « C’est l’énergie de l’Ecosse ! » mais Swinney ne s’oppose plus à l’exploitation de nouveaux champs pétroliers, à partir du moment où cela reste compatible avec l’objectif de neutralité carbone. C’est qu’en termes d’emplois, le remplacement du pétrole par les renouvelables a en partie fonctionné, mais pas complètement, pas assez vite. D’après une étude de l’Institut pour la Transition Énergétique de l’Université Robert Gordon, entre 70 000 et 115 000 emplois ont été perdus au cours de la dernière décennie au Royaume-Uni — dont environ la moitié en Ecosse, surtout dans la région d’Aberdeen, la « capitale européenne du pétrole ». Sur cette période, seuls 39 000 emplois ont été créés par les renouvelables. Le directeur de l’Institut a déclaré à la BBC que « le pétrole et le gaz déclinent plus vite que beaucoup d’entre nous ne l’attendions, mais l’industrie des renouvelables n’est tout simplement pas prête à remplacer tous ces emplois […]. Entre 600 et 800 emplois seront perdus chaque mois dans ce secteur dans les 10 prochaines années ». Pour Graham Leadbitter, responsable de l’énergie au sein du SNP, il est absurde que l’exploitation du pétrole de la mer du Nord baisse à un rythme tel qu’il contraigne l’Ecosse à importer du pétrole. Leadbitter milite aussi pour l’abandon d’une taxe sur les profits exceptionnels des exploitants pétroliers car elle entraîne selon lui une baisse de l’activité, avec pour effet de freiner le développement d’infrastructures nécessaires au déploiement massif des renouvelables. Le SNP reproche au Royaume-Uni de ne pas avoir investi suffisamment dans les renouvelables tout en accélérant la sortie du pétrole; pour lui, la sortie du pétrole doit être « aussi rapide que possible en pratique » car « il y a le potentiel pour que l’on fasse subir aux populations du Nord-Est de l’Ecosse ce que Thatcher a fait aux mineurs et à l’industrie de l’acier dans les années 80« .
Dans ce contexte, la crise énergétique actuelle a été du pain bénit pour les conservateurs et Reform UK, d’autant plus que Trump est venu leur prêter main forte : « DRILL, BABY, DRILL !!! ET FINI LES ÉOLIENNES ! […] L’Europe cherche désespérément de l’énergie et pourtant le Royaume-Uni refuse d’ouvrir l’un des plus grands gisements de pétrole au monde en mer du Nord. Tragique !!! Aberdeen devrait être florissante« . Même si l’exploitation du pétrole de la mer du Nord est en déclin inexorable depuis une trentaine d’années et que les perspectives économiques des renouvelables sont bien meilleures, ce discours porte. Le 18 juin, lors d’une élection législative partielle à Aberdeen, le candidat du SNP a dû s’incliner devant un conservateur qui avait fait de ce scrutin une sorte de référendum sur l’exploitation du pétrole de la mer du Nord et bénéficiait du soutien de deux importants syndicats ! Certes, le scandale Peter Murrell a certainement joué un rôle, mais cette défaite pose au SNP et, finalement, à tous ceux qui défendent une transition juste, le défi d’incarner un slogan qui sonne bien trop souvent creux.
