Kobané, tournant des négociations entre le PKK et la Turquie

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David Lannes
David Lannes
Chercheur et enseignant.
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Combattants kurdes en route vers Kobané

Combattants kurdes en route vers Kobané

Alors que les combats font rage entre les Kurdes syriens et les fanatiques de l’Etat islamique pour la maîtrise de Kobané à la frontière turco-syrienne, les chars d’Erdogan, sagement alignés à quelques encablures, assistent en spectateurs à la destruction de la troisième ville kurde de Syrie. Voici les enjeux de ce jeu de massacre pour les Turcs et les Kurdes.

La bataille de Kobané est presque un conte moral. Les Kurdes de Syrie bénéficient depuis 2012 d’une autonomie de fait et ont construit un régime qui respecte la pluralité religieuse et l’égalité des sexes. Mais cette singularité régionale est aujourd’hui mise en danger par l’avancée de l’Etat Islamiste (EI) dont la barbarie est devenue une marque de fabrique. Troisième ville kurde de Syrie, Kobané est assaillie à l’Est, au Sud et à l’Ouest par l’EI, et ne peut espérer de répit que sur son flanc nord délimité par la frontière entre la Syrie et la Turquie. Près de 200.000 civils ont fui la zone des combats et les combattants kurdes du PYD, affiliés au PKK du Kurdistan de Turquie, ont du mal à soutenir les assauts des forces adverses, bien mieux équipées.

Face à une telle situation, les grandes puissances occidentales évoquent de grands principes moraux pour mobiliser une coalition internationale destinée à entraver l’avancée de l’EI. Tant d’altruisme ferait presque oublier que ces mêmes puissances considèrent le PKK comme une organisation terroriste et que les pays du Golfe qui intègrent la coalition ont financé et armé l’EI, dont ils sont idéologiquement très proches : durant le seul mois d’août, l’Arabie Saoudite a ainsi décapité 19 personnes dont certaines pour trafic de haschich ou “sorcellerie”. Qu’à cela ne tienne, selon le story telling du moment, c’est la Turquie qui tient le rôle du méchant. Attardons-nous donc un peu sur son cas…

Processus de paix toujours en vigueur

Ce mauvais rôle, la Turquie l’a bien sûr mérité car, depuis 2011, elle a ouvert sa frontière aux islamistes radicaux partant combattre le régime de Bachar el-Assad alors qu’elle la ferme aujourd’hui aux combattants du PKK. Pire encore, au lieu de participer aux opérations militaires contre l’EI, ce sont des positions du PKK en Turquie qu’elle bombarde ! Quelle mouche pique donc le président Erdogan? Dès sa nomination en 2003 au poste de premier ministre, cet islamiste modéré avait pourtant mené une politique d’ouverture à l’égard des Kurdes et amorcé un processus de paix avec le PKK permettant d’espérer une solution politique à un conflit qui a fait près de 40.000 morts. Depuis 2013, une trêve était même observée par les deux parties… Mais toutes ces avancées semblent remises en cause par l’attitude actuelle de la Turquie. Exaspérés par le refus d’Ankara de laisser les combattants du PKK pénétrer en territoire syrien pour défendre Kobané, les Kurdes de Turquie se sont soulevés un peu partout dans le pays et le couvre-feu a dû être déclaré dans six provinces ; au moins 35 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements qui rappellent les années noires du conflit.

Mais malgré ces très vives tensions, malgré l’avertissement du PKK que l’on “ne peut pas mener de négociations alors que [la Turquie est] en train de créer les conditions d’un massacre à Kobané”, le processus de paix, et même le cessez-le-feu, est toujours en vigueur.

Les deux parties y ont en effet toutes deux intérêt. Si la Turquie laissait délibérément Kobané tomber aux mains de l’EI, le pays (dont 20% de la population est kurde) pourrait plonger à son tour dans la guerre civile comme en témoignent les soulèvements évoqués plus haut.

Une situation que l’EI, installé le long de sa frontière Sud, ne manquerait pas d’exploiter… Cela serait économiquement catastrophique pour la Turquie dont une grande part de  l’économie repose sur le tourisme. De plus, ses excellentes relations avec le Kurdistan d’Irak pâtiraient d’une reprise des hostilités avec le PKK. La Turquie ne peut donc pas se permettre d’emprunter cette voie.

La Turquie ne souhaite pas que les Kurdes remportent une victoire de prestige et se retrouvent en position de force à l’heure de rentrer dans le vif des négociations, ni non plus que l’EI se développe à ses frontières. Elle calcule donc sa politique en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain.

Dans le vif des négociations

De leur côté, les Kurdes ont également besoin d’une solution négociée avec la Turquie. Si les forces kurdes l’emportaient à Kobané et consolidaient leur autonomie régionale en Syrie, elles tireraient bénéfice du prestige d’une première victoire d’importance contre l’EI. Mais la région de Kobané n’en resterait pas moins isolée des deux autres composantes du Kurdistan de Syrie, et serait donc toujours dépendante de la Turquie. Enfin, toute avancée du processus de paix pourrait fournir aux puissances occidentales un prétexte pour légitimer l’armement des forces kurdes de Syrie, sur le modèle de ce qui a été fait au Kurdistan d’Irak (dont le gouvernement régional n’est pas considéré comme une “organisation terroriste”). Les Etats-Unis ont déjà pris langue avec le PYD et parviennent à se contorsionner suffisamment pour larguer des “armes des Kurdes d’Irak” aux combattants de Kobané…

Dans cette perspective, l’attitude de la Turquie à Kobané fait sens. Elle ne souhaite pas que les Kurdes remportent une victoire de prestige et se retrouvent en position de force à l’heure de rentrer dans le vif des négociations, ni non plus que l’EI se développe à ses frontières. Elle calcule donc sa politique en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain, de manière à ce que l’EI soit défait, mais que les Kurdes ne remportent qu’une victoire à la Pyrrhus. C’est également pour aborder les négociations en posture favorable que le PKK montre ses muscles en attisant les révoltes populaires ou lorsqu’il déclare : “Si [la Turquie] continue dans cette voie, nous reprendrons notre guérilla”. Les deux parties ont donc un comportement tout à fait rationnel. Elles jouent néanmoins dangereusement avec le feu dans un environnement extrêmement volatil qui pourrait s’embraser si par exemple le soutien militaire des Etats-Unis aux combattants de Kobané se montrait trop maladroit sur la forme. Turcs et Kurdes peuvent tirer du chaos actuel le germe d’une alliance à long terme. Ils peuvent aussi sombrer dedans.

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