Le nucléaire, de Lemoniz à l’Ukraine

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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La surveillance de la ruine et les dédommagements versés par l’Etat espagnol ont coûté des sommes folles.

La surveillance de la ruine et les dédommagements versés par l’Etat espagnol ont coûté des sommes folles.

Les vestiges du projet de centrale nucléaire de Lemoniz prennent un nouveau relief en ces temps de crise énergétique et relient, à 50 ans d’écart, une guerre à l’autre.

Un fil relie la centrale de Lemoniz-Lemoiz en Biscaye à l’Ukrainienne Zaporijia, tenue pour la plus grande infrastructure nucléaire d’Europe. Cette dernière était devenue au fil des derniers mois, l’un des enjeux (et non des moindres!) de la guerre russo-ukrainienne. C’est en effet, la première fois qu’une centrale nucléaire en activité s’est retrouvée prise en otage par l’ennemi, au cœur d’une guerre à part entière. Une guerre de celles qui produisent des dizaines de milliers de réfugiés sur les routes, de morts et de blessés sur le territoire de la “petite” Ukraine, résolue à ne pas replonger sous le joug de sa voisine, laquelle ne rêve que d’élargir son ère d’influence, quel qu’en soit le prix. Lemoniz-Lemoiz quant à elle, n’a jamais pu fonctionner. Elle s’est ainsi transformée en un fantôme de bord de mer, installée comme un cheveu dans la soupe, dans un superbe panorama. Autour d’elle tout n’est qu’océan et nature, excepté l’asphalte de la route longeant la côte. Elle, fut victime d’un affrontement sans merci entre l’Etat espagnol et l’indépendantisme basque.

L’enjeu Zaporijia

Avide de conquêtes ? Vladimir Poutine, nostalgique de la grandeur passée de l’URSS, l’est sans l’ombre d’un doute. Son alter ego, Vladimir Zemlinsky, passé en un clin d’oeil de la scène à l’uniforme de chef des armées ukrainiennes, n’a pas eu le temps de tergiverser. L’Ukraine, contrairement à la Russie, ne dispose pas d’armes nucléaires, mais elle est un pays fortement nucléarisé. D’où l’enjeu Zaporijia (aujourd’hui “désactivée”), devenue “emblème” funeste des risques ultimes encourus si un dérapage fatidique survenait, alors que la catastrophe accidentelle de Tchernobyl en Ukraine (1986), hante encore les mémoires.

Lemoiz témoin d’une autre époque

A une autre époque (les années 70), et à plusieurs milliers de kilomètres de là, la centrale de Lemoniz-Lemoiz avait fini par devenir un enjeu d’envergure nationale en Espagne. L’organisation ETA avait en effet, pris fait et cause contre sa construction en territoire basque, dans la région la plus industrialisée de la péninsule (avec la Catalogne), alors que le débat ambiant se cantonnait essentiellement à l’écologique et au sécuritaire. Le gouvernement espagnol n’avait-il pas concédé à la société Iberduero (devenue plus tard Iberdrola), le feu vert pour la construction du site promis à un “bel” avenir ? Située non loin de Bilbao, sur une partie de côte rocheuse accidentée et globalement bien préservée, elle fut implantée dans une anse, aujourd’hui occupée par ses ruines de ciment gris virant ici et là, à l’anthracite. Entourée d’une clôture grillagée, elle arbore deux énormes réacteurs cylindriques et des plateformes de ciment où l’herbe folle (l’herbe de la Pampa n’est pas en reste), s’efforcent de tirer parti de la moindre anfractuosité. Le site se prolonge quelque peu vers l’intérieur des terres où s’étend un plan d’eau. Le décor ambiant est verdoyant et bleu de mer. Les curieux s’y arrêtent. Intrigués et dubitatifs. Certains (nombreux apparemment) n’hésitent pas à s’aventurer dans ses entrailles les plus accessibles…

Un fantôme toujours sur pied.

Le projet de Lemoniz-Lemoiz fut lancé sous le franquisme finissant en 1972. La “guerre” allait aussi se jouer lors de la période de la Transition entre le gouvernement d’Adolfo Suarez et ETA, de même qu’entre ETA et le premier gouvernement autonome basque encore frais émoulu. Au cours des années 70, de nombreuses organisations anti-nucléaires avaient vu le jour dans la péninsule, en Gipuzkoa, Biscaye, Alava et Navarre notamment. Une coordination fut mise en place qui était encore active au début des années 90.

Au cours des années 70,
de nombreuses organisations anti-nucléaires
avaient vu le jour dans la péninsule,
en Gipuzkoa, Biscaye, Alava et Navarre notamment.
Une coordination fut mise en place
qui était encore active au début des années 90.

En 1984 Felipe Gonzalez, lui aussi confronté au nucléaire, décréta un moratoire qui porta un coup mortel au projet, de même qu’à la centrale de Valdecaballeros dans la région de Badajoz. ETA, dans son corps à corps avec l’Etat espagnol, fut à l’origine de la mort de 5 personnes. Parmi elles, première victime en 1981, l’ingénieur en chef du site José Maria Ryan. Suivirent la mort de quatre autres personnes dont le successeur de l’ingénieur Ryan. Le 40e anniversaire du premier assassinat aura, peu ou prou, coïncidé avec la parution de deux ouvrages évoquant cette période clef de l’histoire de la centrale basque. Los niños de Lemoniz et El ruido de entonces (1), deux parutions récentes évoquant une histoire que dans tous les sens du terme, l’Espagne a payé cher.

Des sommes folles

La surveillance de la ruine et les dédommagements versés par l’Etat espagnol aux entreprises Iberduero et Iberdrola ont en effet coûté des sommes folles, chiffrées en milliards. Le paradoxe est qu’en pleine crise énergétique (circuits traditionnels d’acheminement de gaz russes perturbés voire, entre autres, interrompus) le nucléaire ait acquis de nouvelles lettres de noblesse. Il n’est pas loin d’être considéré comme une source d’énergie “propre”. Il a fait son retour dans un contexte politique international carrément explosif.

(1)  Los niños de Lemoniz d’Estela Baz (éditions Espasa) paru en 2020, El ruido de entonces d’Anton Arriola (Erein) en 2021.

 

 

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