Les sanglots de l’aigle pêcheur

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Tjibaou

Jean-Marie Tjibaou né à Hienghène (Nouvelle-Calédonie) le 30 janvier 1936 et mort à Ouvéa (Nouvelle-Calédonie) le 4 mai 1989 est une figure politique du nationalisme kanak en Nouvelle-Calédonie.

Comment le dominé doit-il écrire sa propre histoire, écrire sa version face à celle du vainqueur? Comment élaborer une “histoire équitable” qui “paye le juste prix au point de vue” des perdants toujours engagés, avec  d’autres moyens, dans leur combat de libération nationale. Telle est la question présentée par un livre magistral consacré à l’émancipation des Kanak. Il éveille un singulier écho chez le lecteur abertzale.

Ils sont trois, anthropologue, linguiste et historien à signer cet ouvrage bouleversant.

Depuis plus de quarante ans et avec d’autres, ils se sont attaché à recueillir écrits, lettres, cahiers de souvenirs, à enregistrer chants et poèmes consacrés à la révolte des Kanak de 1917 contre la conscription « volontaire » infligée par la puissance coloniale française qui voulait envoyer les indigènes se battre contre l’Allemagne.

Les “événements” de 1917 ont généré leur lot de morts, de prisonniers, de procès, de réfugiés, de harkis et de témoins ou d’observateurs effarés. Le but de la métropole étant de “calmer les gens pour longtemps” (Jean- Marie Tjibaou), d’affirmer le triomphe du vainqueur, d’annihiler toute menace sérieuse pesant sur la présence française.

Pour ne pas disparaître en tant que peuple singulier et légitime et malgré une chute démographique énorme, les Kanak ont développé un profond élan réflexif et narratif. Ils ont déployé la formalisation du souvenir par des oeuvres restées longtemps enfouies dans l’oralité vernaculaire ou dans des cahiers rangés dans des caisses, au fond des cases.

Peu à peu, la “guerre” de 1917 écrasée dans le sang a pris un sens supplémentaire dans la mesure où elle s’inscrit dans une longue suite, celle plus connue de la rébellion de 1878 ou plus récente des années 80, qui vit l’exécution de nombreux militants et cadres du mouvement kanak.

Le livre Les sanglots de l’aigle pêcheur, nom  d’un long poème de la tradition orale kanak, présente un choix de textes en version bilingue(1) et surtout resitue chacun d’entre eux dans son contexte historique, géographique, linguistique, culturel, généalogique d’une passionnante complexité: un ordre social découpé en segments qui se recoupent, la pensée naturaliste, la place des ancêtres et de la danse dans la politique, etc. Cette approche nous fait pénétrer au coeur du monde kanak et de ses conflits internes.

Nous sommes en effet dans une société divisée, en crise, où le dominateur ne cesse d’affaiblir le peuple kanak, de le manipuler, de le trahir, de le faire disparaître par la répression, l’idéologie, la religion, l’assimilation, la destructuration des liens généalogiques, la chute démographique, l’expropriation des terres, par les armes enfin. Et nie son propre droit à la violence politique et légitime. Le colonisé réagit de façon contradictoire face à ces agressions, de la collaboration avec l’occupant à l’insoumission ou la désertion, en passant par la révolte armée. Chacun sait que toute lutte de libération nationale est d’abord une guerre civile(2)

Résistance intellectuelle après la défaite

Les effets de cette soumission organisée depuis plus d’un siècle et demi sont en 2015 extraordinairement prégnants en Nouvelle-Calédonie. Le travail des trois auteurs, la restitution de ces épisodes, s’est élaborée dans le
climat politique et culturel d’aujourd’hui, ses rouages sociaux ou mémoriels et ses conflits, le combat pour l’émancipation des Kanak n’étant pas achevé. Les linéaments de la démarche des universitaires à l’oeuvre sur le terrain, leur posture de défiance envers toutes catégories, posent bien entendu la question de la place des chercheurs.

Ils ne font pas mystère de leur engagement dans l’émancipation de l’archipel. Comme elle interroge les effets de la démarche d’investigation et de restitution: comment transforme-t-elle le rapport au passé, à la commémoration et engage l’avenir. Le recueil de ces traces, plaies toujours ouvertes dans le corps social du pays, est transcendé par la parole et la poésie qui en émane, repli, espace protégé abritant une résistance intellectuelle aussi farouche que vivace après la défaite.

Le livre révèle combien la domination “génère des abcès de fixation mémorielle dans le corps social des vaincus, contraints à repenser sans cesse la catastrophe, mais appelle aussi à chercher dans les récits de son  accomplissement les moyens d’une restauration de l’estime de soi”.

Il bat en brèche la thèse de la puissance coloniale qui veut que le dominé ne soit pas porteur d’un projet propre, mais simplement réagisse sporadiquement à quelques contraintes. Cette façon de priver les Kanak de la responsabilité de leurs initiatives, de leur capacité à engager un vrai combat organisé,  revient à “perpétuer l’idéologie coloniale selon laquelle seuls les conquérants occidentaux seraient en mesure de décider du sens de  l’histoire”.

Les Kanak, dès les années 1880, puis après 1917, ont travaillé dans leurs langues à l’entretien de l’histoire des clans et de leurs itinéraires, des chefferies et de leurs fondations, des alliances et des guerres. Ce  déploiement continu de réflexions profondes et littéraires a relié le passé au présent et inversement, au point de bâtir un véritable socle historique. La qualité des textes littéraires présentés n’est pas la moindre surprise de ce livre. L’ombre de l’aigle pêcheur plane au-dessus des champs de bataille couverts de morts, son doux sanglot nomme un à un tous ces endroits, se déploie alors une poésie inventive de haut vol, d’une puissante richesse narrative. La poétique kanak cherche à se hisser à la hauteur de la violence vécue. Elle rappelle par sa modernité celle de Guillaume Apollinaire ou de Blaise Cendrars, leur exact contemporain.

Ce livre bat en brèche la thèse
de la puissance coloniale
qui veut que le dominé ne soit pas porteur
d’un projet propre,
mais simplement réagisse sporadiquement
à quelques contraintes.

Sursaut narratif qui brise l’opprobre

Les auteurs n’entendent pas seulement restituer le passé tel qu’il fut sans doute, mais aussi comment il est pensé et reconstruit par les Kanak à travers leurs propres modalités d’expression depuis bientôt un siècle. L’un d’entre eux, Alban Bensa, anthropologue directeur d’étude à l’EHESS, précise: “Mon implication a permis de comprendre que tous les énoncés kanak versés au dossier de l’enquête historique et ethnographique n’ont jamais été portés par un souci purement patrimonial, mais bien par une volonté politique de briser le silence de la soumission, un sursaut narratif par lequel les Kanak ont poursuivi la guerre de 1917 sur un autre terrain que celui des armes”.

Un tel livre ne peut que faire écho à la situation que vit le Pays Basque aujourd’hui. Nous sommes dans une situation mi-chèvre mi-choux marquée par la défaite militaire d’un des deux camps, le maintien du carcan répressif, la domination du vainqueur qui veut conserver et pousser son avantage politique, linguistique, culturel, démographique, idéologique. Le silence des vaincus doit s’appliquer. Les mots sur la lutte armée doivent disparaître afin d’accroître sa délégitimation et la honte qui doit marquer ses acteurs. Le lourd système de repentir imposé par l’Espagne sur les preso basques en est la preuve tangible, comme toujours pour le vainqueur, ils n’en feront jamais assez… Ils n’ont qu’un droit, un seul : s’agenouiller et demander pardon. Moitié renégat, moitié paria. Tels les prêtres réfractaires sous la Terreur de 1793, ils doivent abjurer leur foi devant leurs vainqueurs. Dès qu’un abertzale ose lancer un propos non conforme —fût-ce sur les réseaux sociaux ou ailleurs— inculpations et procès pleuvent sous le chef suivant : “glorification du terrorisme”. La  doctrine judiciaire inventée par Baltazar Garzon “tout est ETA” fait toujours florès. La chape de plomb de l’oubli doit peser de tout son poids sur le passé.

Faire mentir le proverbe

Bataille idéologique et conquête des esprits vont de pair, la honte doit s’abattre sur les vaincus. Le corps social dont ils émanent doit les isoler, marquer du sceau de l’infamie ceux qui se sont impliqués dans cinquante ans de lutte armée. Telle est la démarche de Madrid relayé par Paris, depuis plusieurs années. Est significative aussi la procédure ouverte le 10 juillet par l’Audiencia nacional à l’encontre de plusieurs dirigeants d’ETA pour “offense contre l’humanité”. Ils sont accusés d’avoir attaqué systématiquement la population civile pour “éliminer et expulser” d’Euskal Herria la population non abertzale. Des organisations de victimes vont plus loin, elles exigent l’ouverture d’enquêtes pour “délit de génocide”. Nous voilà bien aux antipodes de la justice transitionnelle dont nous avons rêvé.

Les kanak ont fait mentir le proverbe : Gilen, bihar hilen, etzi ehortziren, etzidamu ahantziren. A nous d’en faire autant. C’est en ce sens que Les sanglots de l’aigle pêcheur pourraient avoir en Pays Basque un grand  retentissement. Ses auteurs accompagnés du maire indépendantiste de Koné sont déjà venus à Toulouse présenter leur travail le 27 juin. Une institution culturelle basque se doit d’organiser leur venue dans notre pays, présenter leur démarche et les questions qu’ils posent, sensibiliser intellectuels et artistes d’Euskal Herria, ouvrir le débat, favoriser l’éclosion d’un nouvel élan. Le silence, la honte et l’opprobre doivent être brisés(3), il  en va du futur de nos combats à venir.

+ Alban Bensa, Kacué Yvon, Goromoedo, Adrian Mucklé: Les sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle Calédonie, la guerre kanak de 1917. Editions Anacharsis, 730 p. et un CD, 30 €.

(1) Rappelons qu’il y a sur l’archipel pas moins de 28 langues kanak dont certaines ne sont parlées que par quelques centaines ou quelques milliers de locuteurs.

(2) Même l’occupation allemande de la France de 1940 à 1945 prit peu à peu la tournure d’une guerre civile franco- française, comme le rappela avant de disparaître en 2012, le résistant Raymond Aubrac. Une version  peu retenue par l’histoire officielle, en particulier gaulliste.

(3) Ce silence, la honte et l’oubli ont marqué le phénomène des déserteurs insoumis basques de la guerre de 14-18 et l’horreur de cette boucherie fondatrice du sentiment national français. Tant le rouleau compresseur a été puissant en Iparralde, tant le poids idéologique des anciens combattants relayés par les Hussards de la République, le clergé et de grands notables a été lourd. Il a fallu attendre les recherches récentes de Jacques Garat et de notre collaborateur Eneko Bidegain pour une révélation, une autre lecture des faits. 

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