L’homme sans travail est un être mutilé

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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EtchégarayDevoirs de vacances du cardinal Etchegaray sur le sens et la valeur Travail dans l’histoire moderne de l’Eglise, le 18 août dernier à Espelette. A quelques jours de l’ouverture  de la multinationale Ikea consommée depuis le 26 août, ses propos n’en prenaient que du poids.  

Le travail est un lien significatif du niveau d’humanité auquel aspire la société.
La crise actuelle, hérissée d’impasses plus que d’issues, pèse lourdement sur notre société.
L’homme sans travail est un homme mutilé dans sa personnalité et sa solidarité.

L’oeil du cardinal posé sur le monde reste vif, lucide. C’est ce monde qu’il parcourut au service du Pape Jean-Paul II dont il fut le Monsieur bons offices pendant deux décennies, à titre de président du Conseil pontifical Justice et Paix.

Missions délicates, secrètes ou pas, couronnées de succès ou pas, du Rwanda en Irak, de Chine aux Balkans… Venu de Rome comme chaque été se replonger parmi les siens à Espelette (son visage natal), le prélat a conservé sa prestance bien que son pied ne soit plus très sûr, à l’orée de ses 93 ans qu’il fêtera le 25 septembre prochain. “Si Dieu le veut” ajouterait-il sans doute.

Conférence donnée le 18 août dernier en sa petite église paroissiale. Assistance “tout venant” selon ses dires, décrivant sans détours le caractère bariolé de son auditoire attiré par le sujet du jour : «Sens et valeur du travail selon la doctrine sociale de l’Eglise”.

Le travail question brûlante au-delà des croyances, des idéologies et des modes, que nourrit une actualité sans répit sous toutes les latitudes.

La concomitance entre ce rendez-vous (auquel participaient notamment François Villeroy de Gaulhan, ex-banquier BNP-Paribas chargé de mission auprès du premier ministre sur “le financement de l’investissement” avec Jérôme Vignon, président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale) et l’ouverture emblématique d’IKEA le 26 août, aux portes de Bayonne était fortuite(1).

Non dénuée de sens cependant. La création d’emplois fut en effet l’une des principales raisons avancées par les élus municipaux bayonnais lors du dernier mandat de Jean Grenet, au “oui” accordé à la multinationale suédoise et à la galerie marchande attenante.

Telles deux siamoises celles-ci sont supposées faire le bonheur des clients potentiels que nous sommes. Combien d’emplois précisément au fait? Et de quels types ? Et quel impact sur l’environnement comme sur la zone de chalandise commerciale voisine promise à une pression sans précédent? Combien d’emplois menacés à terme ?

Au national le chef de l’Etat n’ a t-il pas conditionné sa candidature aux présidentielles de 2017 à l’évolution de “sa” courbe du chômage, dans une Europe comptant 5 millions de jeunes chômeurs, dont la moitié concentrés en France, Espagne et Italie ?

Léon XIII et Les choses nouvelles

Le cardinal Etchegaray a reconnu qu’“il fallut du temps à l’Eglise pour entrer dans l’orbite de la condition ouvrière”. Le Capital de Marx paru en 1867, c’est en effet un quart de siècle plus tard, en 1891 et pleine révolution industrielle, que Léon XIII fit figure de pionnier en la matière avec son encyclique Rerum novarum (Les choses nouvelles).

Il s’y inquiétait de la condition des ouvriers, y condamnait la cupidité des classes dominantes, le travail des enfants, les horaires excessifs et y confirmait le droit syndical tout en dénonçant le socialisme qui voulait abolir la propriété privée.

L’appel du Pape considéré comme l’acte fondateur de la doctrine sociale de l’Eglise, n’eut malheureusement pas tout l’impact souhaité. 40 ans plus tard Pie XI revint sur le métier avec un texte baptisé La nouvelle charte. Puis, Jean Paul II (durant sa jeunesse polonaise le Pape avait travaillé dans une usine chimique du groupe Solvay) fit de même en 1981 au fil du document célèbre Laborem exercens. Il y disait le devoir de  l’Eglise “de rappeler toujours la dignité et les droits des travailleurs, de stigmatiser les conditions dans lesquelles ils sont violés” et de contribuer à orienter les changements sociétaux “vers un authentique progrès de l’homme et de la société”.

Une blessure à tout âge

Roger Etchegaray quant à lui, rappelle volontiers que sa famille a compté plusieurs générations de paysans et qu’il est urgent de redonner du sens au métier d’agriculteur. Il s’inscrit dans le droit fil des papes aux encycliques sociales et du dernier élu de la lignée, François, jésuite argentin proche des choses de la vraie vie. Le cardinal : “Le travail est sans doute un lien significatif du niveau d’humanité auquel aspire la société. La crise actuelle hérissée d’impasses plus que d’issues pèse lourdement sur notre société. L’homme sans travail est un homme mutilé dans sa personnalité et sa solidarité. Cette blessure se ressent à tout âge, à chaque  échelle de la société, mais elle se fait plus intolérable pour un jeune qui est chômeur avant même d’avoir travaillé (… ) Encore aujourd’hui, poursuit le prélat, l’homme se définit par son travail, mais ce n’est plus sa seule identité fondatrice.

Il nous faut à nous tous, lui trouver une autre place ou plutôt retrouver sa véritable nature en le dégageant de l’entreprise marchande et financière prépondérante”.

Prêtre basque et philosophe parisienne

2015 est aussi l’année du 100e anniversaire de la naissance de José Maria Arizmendiarrieta (1915-1976) à l’origine de la première coopérative ouvrière de Mondragon, embryon du groupe MCC, dans ce village appauvri du Gipuzkoa meurtri par la guerre civile. Quel lien entre ce curé de campagne devenu homme d’action et la philosophe parisienne d’origine juive convertie au christianisme, Simone Weil (1909-1943) dont les chemins ne se croisèrent jamais ? Leur conception semblable du Travail avec majuscule, vu comme un facteur de dignité humaine. Vision plus que jamais d’actualité ? Au printemps, ce fut en tout cas l’objet d’une réflexion menée autour de quelques spécialistes, à l’initiative de l’association des Amis d’Arizmendiarrieta et de l’association des Amis de Simone Weil(2) à Mondragon. La question de l’emploi rémunéré s’avère ainsi plus  hégémonique que jamais dans notre société où prédomine le critère de la valeur marchande des personnes. Pour nous en extraire d’aucuns préconisent (ce n’est pas le cas du cardinal !) la mise en place d’un revenu “inconditionnel”, soit “un revenu minimum suffisant, versé à tous de la naissance à la mort, sans aucune condition ni contrepartie…” Voir Baptiste Mylondo, économiste-philosophe enseignant qui nous verrait bien dispensés de travail rémunéré et dévolus à nos réelles motivations à des fins solidaires. Utopique?

(1) Conférence organisée par l’abbé François Esponde où intervint également Françoise Pautrizel, directrice du Musée de la mer et de la Cité de l’océan de Biarritz

 (2) Congrès à Paris des Amis de Simone Weil en octobre.

Un commentaire

  1. Atxoarena
    Publié le 02/10/2015 à 09:35 | Permalien

    En quoi consiste le travail de ces Monseigneur vaticaniste?
    Il faudrait définir en premier lieu le mot travail trop souvent confondu avec le mot salaire s’occuper de ses enfants ,faire le ménage,préparer les repas familiaux est-ce un travail?
    Porter la bonne parole est-ce un travail?
    La notoriété d’un travail dans nos sociétés est trés voire trop souvent déterminé par le salaire attaché.

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