Négocier pour préparer une décolonisation véritable en Nouvelle-Calédonie

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Des électeurs de Nouvelle-Calédonie dans un bureau de vote, le 15 mars 2020, pour le premier tour des élections municipales à Nouméa.

Des électeurs de Nouvelle-Calédonie dans un bureau de vote, le 15 mars 2020, pour le premier tour des élections municipales à Nouméa.

Le référendum du 4 octobre sur l’indépendance devrait, comme en 2018, donner une majorité au non. Mais les Kanak, minoritaires sur leur terre, ne renonceront pas à une pleine souveraineté en partenariat avec la France, estime Alban Bensa.  A suivre la Tribune Libre publiée dans Le Monde des Idées du 11 septembre par Alban Bensa, anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess).

Le contexte

Le dimanche 4 octobre, les 174 154 électeurs de Nouvelle-Calédonie, inscrits sur une liste spéciale – limitée aux natifs de l’île et à ceux arrivés avant 1994 –, se prononceront à nouveau pour ou contre l’indépendance de l’île devenue possession française en 1853. Cette consultation, après celle de 2018, pourrait être suivie d’une troisième en cas de victoire du non à l’indépendance. Elle marque l’aboutissement d’un processus de décolonisation progressive inédit dans l’histoire de la République française, ouvert par les accords de Matignon le 26 juin 1988, puis par ceux de Nouméa, le 5 mai 1998. Au fil de ces évolutions, la Nouvelle-Calédonie est devenue un véritable « laboratoire institutionnel », doté d’un statut sans équivalent au sein de la République, avec ses propres institutions et de larges compétences, hors compétences régaliennes, transférées de manière irréversible.

Les Etats-nations n’apprécient guère les peuples indigènes, a fortiori quand ces derniers manifestent des velléités d’autonomie ou, pire encore, d’indépendance. Il y va du pouvoir des pays souverains sur les territoires qu’ils administrent et dont ils exploitent le plus souvent les populations originaires marginales à leurs yeux. Si celles-ci regimbent, elles dérogent à la loi et s’exposent à des sanctions économiques, judiciaires, voire militaires.

Les États contemporains centralisés se persuadent d’autant plus de leur efficacité et de leur légitimité qu’ils affichent des idéologies et des valeurs dont ils sont toujours fiers : le développement de leurs savoirs techniques et médicaux, « l’universalité » de leurs croyances confessionnelles ou laïques, leur « rayonnement » dans le monde et, enfin, leur position avancée dans l’évolution de l’humanité, le tout appuyé, plus prosaïquement, sur un solide armement.

Les peuples indigènes, en ce qu’ils mettent en avant leurs propres territoires, mémoires, institutions et savoirs, ne sauraient que les ralentir dans cette marche vers la perfection.

Cette autosatisfaction tyrannique se nourrit de la conviction, comme le souligne bien l’anthropologue François Pouillon, que « si les autres, à l’étranger, jouissent parfois d’une qualité de vie enviable, dans la proximité de la nature et la chaleur spirituelle de leur groupe (ce qui, cependant, ne les protège pas des dictatures sanguinaires, des nettoyages ethniques, des catastrophes naturelles et des grandes pandémies modernes), ils sont, pensons-nous, dans un état politique pitoyable et restent, somme toute, des “arriérés » [Anthropologie des petites choses, Le Bord de l’eau, 2015]. Les attitudes coloniales se nourrissent de cet « évolutionnisme naïf » à l’origine de tous les mépris. De la déconsidération des esclaves dans le Code noir [édit royal de 1685 destiné à encadrer les pratiques esclavagistes dans les colonies françaises] à la déshumanisation des juifs et des Tziganes dans des camps d’extermination, en passant par la stigmatisation des « primitifs » et autres « indigènes » des colonies, un même chant mortifère est entonné : qu’un sang impur abreuve les sillons de la civilisation que nous incarnons.

Ces références ne sont pas qu’historiques puisque, aujourd’hui, l’Amazonie est transformée en un gigantesque brasier où périssent les derniers Indiens, tandis que les Ouïgours, les Rohingya, les Roms, les Aborigènes, les Afro-Américains, les Amérindiens et tant d’autres souffrent mille morts sous la férule d’Etats-nations persuadés de se tenir à la pointe du progrès social et humain.

Les Kanak de Nouvelle-Calédonie feront-ils aussi les frais du narcissisme des puissants ?

Politique de « rééquilibrage »

Dans toute l’Océanie, les populations originelles ont déjà subi dans leur histoire une chute démographique spectaculaire (due aux épidémies, massacres, empoisonnements), des spoliations foncières par des peuplements allochtones, ruraux et urbains, l’exclusion des bénéfices des initiatives économiques nouvelles (mines, élevage extensif, cultures d’exportation) et les agressions morales des monothéismes occidentaux.

Le paradoxe de la Nouvelle-Calédonie tient à ce que la France a reconnu une partie de ses torts en engageant, à partir de 1988, une importante politique de « rééquilibrage » à l’intention principalement des Kanak.

Michel Rocard, lorsqu’il était premier ministre (1988-1991), puis Lionel Jospin, de 1997 à 2002, ont aussi soutenu les ambitions industrielles des indépendantistes en leur permettant d’acquérir un massif minier et de se lancer avec succès dans l’extraction, le retraitement et l’exportation du nickel.

Dans le même temps, un vigoureux soutien à l’expression de l’identité kanak a marqué les trente dernières années avec la création du Centre culturel Jean-Marie Tjibaou en mai 1998, la relance du Sénat coutumier [assemblée consultative kanak] et la prise en compte du point de vue autochtone dans les tribunaux.

Ces développements significatifs, qui n’ont jamais été remis en cause depuis par les gouvernements successifs de la République, ont sensiblement apaisé les esprits et amélioré la vie quotidienne de tous les Calédoniens en général, et des Kanak en particulier. Ils ont été accompagnés par des mesures institutionnelles sans précédent : la programmation de trois référendums d’autodétermination, la réduction du corps électoral sollicité pour ces scrutins aux seuls Calédoniens arrivés avant 1994 et l’incitation de toutes les communautés de l’archipel à élaborer un « destin commun ».

Des formes de souveraineté alternatives

Cet élan n’a pas débouché sur l’accès de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté lors du premier référendum du 4 novembre 2018, mais il a signalé une poussée surprise des votes en faveur de l’indépendance (43,3 %), perspective à laquelle se sont à l’évidence ralliés des Calédoniens d’origine européenne, asiatique ou océanienne. Il est probable que cette avancée se heurtera malgré tout, de nouveau, le 4 octobre prochain, à un non majoritaire à l’indépendance (56,7 % en 2018). Mais ces résultats chiffrés ne changeront pas fondamentalement la donne.

La question n’est pas purement électorale ou comptable. Elle renvoie à des forces beaucoup plus profondes. Les Océaniens, malgré le déni d’existence dont ils ont été les victimes, ont perpétué pour eux-mêmes des organisations sociales, des pratiques et des savoir-être et penser particuliers. Par les relations à la terre, les légitimités des pouvoirs et des contre-pouvoirs, les jeux d’alliances politiques et matrimoniales proches et lointaines, les rapports au passé et aux créations plastiques et narratives, ils ont développé des formes de souveraineté alternatives à celle, monolithique et absolue, dont se glorifient les Etats-nations. Et l’épreuve des colonisations britannique ou française n’a fait que mûrir cette pensée politique nuancée et complexe, source de résistance et de projets d’avenir.

Ces acquis demeurent indéracinables et ne seront pas anéantis par les résultats éphémères d’un référendum. L’histoire des décolonisations au Maghreb, en Asie, en Afrique subsaharienne l’a montré : les colonisés ne cèdent jamais sur la question de leur identité affirmée.

L’histoire l’a montré
au Maghreb, en Asie, en Afrique Sub-Saharienne :
les colonisés ne cèdent jamais
sur la question de leur identité affirmée.

Pour leur part, les Kanak de Nouvelle-Calédonie ont élargi leur registre méditatif propre en y intégrant les expériences suscitées par l’arrivée dans leur archipel d’autres communautés, et par l’imposition d’une logique rigide d’État encadrée par le « code de l’indigénat » [appliqué dans toutes les colonies françaises en 1887]. La place à accorder aux « victimes de l’histoire », populations diverses importées ou déportées sur le Caillou, l’ouverture aux élections démocratiques, la confrontation des notions occidentale et mélanésienne de la personne, du don et de l’autorité, sont venues enrichir les conceptions mélanésiennes fluides, instables, discontinues et souvent ironiques du pouvoir et des statuts politiques. Au point, aujourd’hui, de prôner « une indépendance en partenariat » avec la puissance coloniale, c’est-à-dire de mettre en avant un double héritage, à la fois kanak et français.

Mais les adversaires de l’indépendance ne l’entendent pas de cette oreille. Expatriés de force ou de leur plein gré, ils s’ancrent dans la terre calédonienne au nom de la France et d’elle seule, sans considération aucune ni pour la communauté kanak, devenue minoritaire sur son propre sol au tournant des années 1970, ni pour l’aire Pacifique et ses États indépendants et interdépendants, et leur politique régionale spécifique. Les « loyalistes » éprouvent un sentiment de légitimité tant civilisationnel que nationaliste. Habités, plus que d’autres Européens peut-être, par la conviction d’appartenir à un monde supérieur, en ressassant que les Kanak sont proches de l’âge de pierre et d’anciens anthropophages, ils se plaisent aussi à vanter la protection économique et sécuritaire que la France leur accorde.

Exaltation de l’identité française

Cette fierté, mêlée à une peur diffuse et au plaisir de bénéficier d’une position sociale globalement dominante, les pousse à refuser toute discussion officielle avec les indépendantistes kanak sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Exaltant ainsi leur identité française jusqu’à instrumentaliser La Marseillaise et le drapeau bleu-blanc-rouge pour leur campagne électorale, ils y puisent la conviction de défendre leur bon droit, incompatible avec la revendication kanak d’indépendance.

Cette situation est à l’évidence très dangereuse pour la paix civile. Si ces logiques identitaires devaient se durcir, comme au temps de l’Algérie française, les mêmes causes produisant les mêmes effets, indépendantistes et loyalistes s’affronteront à terme, chacun faisant payer très cher à l’autre ses ambitions de pouvoir, et même sa simple présence sur le territoire insulaire.

Ce scénario catastrophe s’imposera après le troisième référendum, en 2022 (quels qu’en seront les résultats), et surtout après l’épuisement complet de l’accord de Nouméa (1998) avec la fin de la dernière mandature des élections provinciales en 2026.

Pour y échapper, une seule solution : l’ouverture de négociations entre les partis adverses pour préparer une décolonisation véritable qui donne tout le pouvoir à un État pluriel océanien (la Kanaky-Nouvelle-Calédonie) entretenant des relations privilégiées avec la France.

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