Pays Basque et immigration (II)

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Peio Etcheverry-Ainchart
Peio Etcheverry-Ainchart
Historien de formation et éditeur de profession; membre d'Abertzaleen Batasuna et conseiller municipal abertzale à Saint-Jean-de-Luz.
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PBImmigration

Dans ma chronique du mois dernier, je souhaitais aborder la problématique du PLH par son entrée démographique, afin de rappeler qu’à mes yeux les besoins en logements ne doivent pas être analysés par le prisme d’une immigration qui serait néfaste à ce pays. Au contraire, non seulement cette immigration peut être considérée comme consubstantielle de l’histoire de ce territoire de passage et d’échange, mais en outre il y existe déjà à l’heure actuelle assez de logements existants pour accueillir tout le monde, à condition que ces derniers soient utilisés de manière équilibrée. Mais je concluais en avertissant qu’il ne fallait pas pour autant tomber dans l’angélisme, cela demandant quelques explications, non exhaustives.

Psychologie de territoire

En effet, pas la peine de se cacher derrière notre petit doigt, l’immigration a toujours été perçue par la population du territoire concerné comme le bouleversement d’un équilibre jugé comme établi –qu’il soit social, économique ou culturel–, interrogeant en effet la perception qu’elle a des transformations de son cadre de vie, et surtout quand en parallèle son solde naturel est négatif. Songeons par exemple à une commune telle qu’Ustaritz, passée en une vingtaine d’années de village à ville. Est-ce volontairement qu’elle va bientôt atteindre 10.000 habitants ? Et quid d’Urrugne, Itxassou, Saint-Pée ou Hasparren, chacune sur son axe routier par lequel ruissèle l’extension urbaine littorale ? Cela ne peut être considéré comme anecdotique et induit l’enjeu de la possibilité donnée ou pas aux habitants de choisir dans quel pays ils souhaitent vivre ; enjeu qui peut d’ailleurs contenir une part de paradoxe puisque souvent ce sont précisément des gens récemment installés qui dénient cette même chance à ceux qui voudraient les imiter, voire aux enfants de ceux qui les ont précédés, parce que “tout de même il faut cesser de construire toujours plus” ! L’enjeu de ce choix démocratique n’en est pas moins fondamental, mais fort complexe en pratique : par quels moyens associer la population à ces réflexions, trop souvent proposées par des biais très techniques (qui sait ce qu’est un PLH ?) ? Sur quel mode collecter les avis en évitant les limites des classiques enquêtes publiques ? Et surtout comment fait-on concrètement pour “décider” d’évolutions démographiques? Voilà des préalables qui à mon avis font défaut actuellement, notamment à l’heure d’adopter PLH, SCOT et autres PLUI. Gérer l’immigration, c’est d’abord dessiner son pays. Une fois ceci posé, surgit aussitôt une autre question : une fois avoir déterminé combien d’habitants on souhaite pour le Pays Basque de demain, encore faut-il déterminer ce que l’on attend de ces habitants. On ne cessera pas de le répéter : le Pays Basque a beau être une destination touristique prisée, cela ne sera réellement une chance que si cette économie est gérée de manière équilibrée au sein de tous les autres secteurs d’activité du territoire. Au plan démographique, cela signifie que le rapport entre habitants à l’année et habitants saisonniers doit être corrigé, ceci posant encore et toujours la question des logements de villégiature dans toute leur diversité. Je n’y reviens pas mais cette question passe encore trop comme annexe alors que son importance est au contraire cardinale, surtout dans un contexte environnemental dramatique. Gérer l’immigration, c’est loger à l’année.

“Vivre” au-delà de se loger

Mais une fois posée la priorité aux résidents à l’année, et à supposer que dans ce domaine aussi l’on soit capable de se doter des moyens législatifs pour agir efficacement, on n’a fait que la moitié du chemin. Poser le postulat du droit à “se loger au pays” ne peut nous dispenser de poser celui d’y “vivre” au sens plein du terme. En effet, “vivre au pays” n’est pas que s’y loger, et on ne souhaite à personne de trouver un logement sans autre perspective que d’y rester cloîtré. Vivre, c’est aussi travailler, disposer des services essentiels à tous les âges de la vie (de la petite enfance à la fin de vie), d’accès à la culture, aux sports et aux loisirs, à la nature, à des relations sociales diversifiées.

“Vivre au pays” n’est pas que s’y loger,
et on ne souhaite à personne de trouver un logement
sans autre perspective que d’y rester cloîtré.
Vivre, c’est aussi travailler,
disposer des services essentiels,
d’accès à la culture, aux sports et aux loisirs,
à la nature, à des relations sociales diversifiées.

Classique que de dire cela ? Oui certes, mais trop souvent l’interprète-t-on dans une dichotomie “emplois sur la Côte, logements à l’intérieur”, sans penser que les objectifs qu’un PLH prétend répartir dans le domaine du logement devraient aussi disposer en meilleure symétrie d’objectifs de répartition dans ces autres domaines. Car sinon, nous sommes condamnés non seulement à nous fourvoyer toujours davantage dans une logique de déplacements quotidiens – et, ne nous leurrons pas, durablement en voiture, mais à faire de nos communes “rurbaines” des déserts où l’on ne fait que dormir. Gérer l’immigration, c’est permettre de vivre certes au pays, mais aussi dans sa commune.

Vivre en Euskal Herria

Pour finir, je souhaiterais évoquer un dernier domaine. Qui dit immigration en Iparralde dit arrivée de gens extérieurs, dans un pays dont la culture et la langue sont minoritaires. Minoritaires parce que minorisées. Et de la même manière que laisser le marché libre régenter la question du logement entraîne les désastres que l’on sait, laisser la langue et la culture basques aussi démunies face à de telles évolutions démographiques entraîne aussi un désastre. La faute n’est d’ailleurs pas aux nouveaux arrivants, qui bien souvent ne demanderaient pas mieux que d’intégrer cette sève qui irrigue le pays dans lequel ils s’installent. Mais dans ce monde où les échanges humains, qu’ils soient sociaux, culturels ou économiques, se noient dans une globalisation néolibérale et uniformisante, la découverte puis l’accès et enfin l’usage d’une culture minoritaire nécessite une politique bien plus volontariste de la part de la Communauté d’agglomération. Et ceci n’est pas qu’une posture abertzale, même un Français qui ne considère l’euskara que comme un patrimoine régional peut le comprendre. Gérer l’immigration, c’est se donner les moyens d’intégrer les arrivants au Pays Basque. Loin de craindre l’immigration, nous la souhaitons. Mais comme toute opportunité, nous nous devons de la préparer, dirai-je même de la mériter.

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