
Le nombre des prisonniers politiques basques diminue et le régime d’exception qui leur est appliqué en fait des otages. Si la situation perdure, les derniers abertzale à sortir de prison devront attendre jusqu’en 2045-2050. Quinze ans après qu’ETA ait cessé les hostilités, est-ce tolérable ?
La traditionnelle manifestation du 10 janvier qui a lieu chaque année à Bilbo a rassemblé 60 000 personnes autour d’un thème : « La fin de la violation des droits des preso ». En Europe, l’indifférence a été générale. Le nombre des prisonniers politiques basques est d’un peu plus d’une centaine, voici deux décennies, nous en étions à 750. Lorsqu’ETA annonça en 2011 l’arrêt définitif de la lutte armée, l’Espagne retenait environ 550 preso et la France, 150.
Le nombre des prisonniers politiques basques est d’un peu plus d’une centaine, voici deux décennies, nous en étions à 750.
Il y a trois ans, l’Etat espagnol mit fin à la dispersion aux quatre coins de la péninsule qui durait depuis 1989. La plupart de ceux qui sont élargis depuis une décennie ont été arrêtés dans les années 80 et durant la première moitié des années 90. Beaucoup sont derrière les barreaux depuis une trentaine d’années. Exception notable, celle d’Unai Parot, âgé de 67 ans, qui est incarcéré depuis près de 36 ans.
Une vingtaine de preso ne font plus partie du collectif EPPK lié à la gauche abertzale, du fait de divergences politiques : ils réclament toujours l’amnistie pure et simple qui fut pendant des années une des conditions de l’arrêt de la lutte armée. Deux de ces dissidents ne bénéficient pas d’une incarcération en Pays Basque, ils sont à Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées.
Sur les 105 autres, une trentaine a plus de 60 ans, la moitié a passé plus de 25 ans derrière les barreaux et 35 sont en fin de peine. 2025 a vu la libération de sept militants basques, 33 preso ont accédé au troisième degré (soit un total de 53% sous ce régime), qui leur permet de bénéficier de mesures de semi-liberté ou conditionnelle, avec pour beaucoup la possibilité de sortir de prison équipés d’un bracelet électronique.
Modifier une loi d’Aznar
En revanche, une soixantaine de prisonniers est maintenue au deuxième degré. Le conflit qui oppose le collectif pro-preso Sare et Covite, l’association des victimes d’ETA, porte sur ces évolutions de degré et donc, de régime d’incarcération. Pour Covite, certains preso bénéficient de changements « frauduleux ». L’Audience nationale qui a la haute main là-dessus, révoque ou retarde des changements proposés par les commissions d’application des peines, estime Sare. Une cinquantaine de prisonniers en sont aux trois quarts de leur incarcération et, selon le droit commun, devraient bénéficier de la liberté conditionnelle. Ce n’est pas le cas.
Mais la revendication de Sare va au-delà. Le collectif basque demande une modification de la loi organique 7/2003 adoptée durant la deuxième législature de José Maria Aznar (PP). Ce texte durcit les conditions d’accès au troisième degré et fixe à 40 ans de prison la durée maximum de peine pour les « terroristes ». Si cette loi est maintenue, cela signifie que les derniers prisonniers politiques basques seront libérés à l’horizon 2045-2050. Pourquoi les maintenir en prison, alors que leur risque de récidive est nul ? Par haine et désir de vengeance, sans doute.
En 2025, Covite comptabilise 374 manifestations de soutien pro-preso et s’en émeut vivement, les 39 hommages à des membres d’ETA décédés sont à ses yeux intolérables.
Deux avocats condamnés
La fin du conflit armé n’empêche pas les magistrats espagnols de continuer à condamner comme si de rien n’était. Le 7 janvier, la Cour suprême a confirmé la condamnation de deux avocats, Arantxa Zulueta et Jon Enparantza à respectivement sept ans et demi et quatre ans de prison. Très impliqués dans la défense des preso, ils détenaient dans leur cabinet des informations concernant l’activité d’ETA… qui n’agit plus depuis quinze ans. Une façon de raviver le conflit ad vitam aeternam.
La fin du conflit armé n’empêche pas les magistrats espagnols de continuer à condamner comme si de rien n’était.
Mais indéniablement, les choses se sont améliorées au fil des ans avec l’arrivée de la gauche au pouvoir à Madrid. « Le transfert de la compétence sur la gestion des prisons entre les mains du gouvernement de Gasteiz a assoupli bien des choses en réinterprétant des législations d’exception, le grand tournant se situe en 2022-2023 », indique Joseba Azkarraga, porte-parole de Sare. Tout cela n’est pas survenu par l’opération du Saint Esprit ; c’est le fruit de négociations aussi incessantes que discrètes entre EH Bildu et Sare d’un côté, et le gouvernement espagnol de l’autre. Dans l’appareil d’État, certains milieux judiciaires et surtout policiers et militaires freinent des quatre fers. On se souvient d’un rapport que la Guardia civil fit fuiter dans les médias pour briser dans l’oeuf ces négociations.
Du chemin reste à parcourir. Le Pays Basque compte encore 14 exilés et trois déportés à Cuba, au Cap-Vert et au Venezuela. A l’époque de la politique de dispersion, seize personnes sont mortes dans des accidents de la route, elles parcouraient des milliers de kilomètres pour rendre visite à un proche emprisonné. Leur statut de victimes n’est pas reconnu. Et récemment, des bébés sont venus au monde, alors que leur aitatxi est toujours en prison.
