Sarri sort du sasi

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Rémi Rivière
Rémi Rivière
Journaliste
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Joseba Sarrionandia (Jesus Uriarte 1985 / Jose Goitia 2016)

Joseba Sarrionandia (Jesus Uriarte 1985 / Jose Goitia 2016)

L’éternel fugitif est apparu à la Havane après 31 ans à “planer au dessus de nos vies comme un bon présage”. Du sens de cet exil, de la vie de cet écrivain désincarné, on mesure la violence féconde qui a contraint Joseba Sarrionandia à devenir le penseur majeur qu’il est aujourd’hui et qui aspire, comme son peuple, à retrouver une paix salutaire.

C’est une question d’images. Un vrai paradoxe pour quelqu’un qui aime si peu se montrer. L’histoire de deux clichés que plus de trente ans séparent. Et toutes les illustrations que notre imaginaire a fait naître dans cet intervalle.

Sarri et sasi on le même sens en basque. L’homme a fini par se confondre avec sa fuite, présence diffuse, spirituelle, parole d’un au-delà, vent, mer, comme si l’exil était une normalité de la culture basque, le maquis une constance. Une réalité pour le moins.

Joseba Sarrionandia a une bonne bouille de quinqua rigolard que le bon soleil cubain a copieusement arrosée. Et cet air, que relève le quotidien Deia, d’un gamin que l’on surprend à piquer un bonbon. Pas de la culpabilité : l’écrivain basque, éternel fugitif, reste droit dans ses espadrilles. Plutôt cette gêne de la lumière quand on sort de l’ombre, liberté soudaine qui fait cligner les yeux. Et la malice qui plisse les joues, encore, pour mieux incarner la connivence populaire et le bon coup d’un écrivain sorti de prison dans un caisson de baffles pour devenir, justement, la voix d’une culture et d’une identité.

L’île de l’exilé

On commençait à se douter que le Sarri de Kortatu avait trouvé un refuge festif dans le spectre protecteur du leader maximo. Un air de ska qui collait déjà bien aux caraïbes. Même les enfants des ikastola postaient leurs poèmes dans une bouteille scellée qu’ils jetaient à la mer pour Sarri, “dans son île”, espéraient-ils.

Depuis 2011 et le scandale qu’avait suscité en Espagne l’attribution du prix Euskadi de littérature à ce mythe vaporeux, on savait aussi qu’il y avait prescription des faits. L’exilé n’était plus poursuivi, avait tranché l’Audience Nationale.

Mais on s’était habitué à cet écrivain désincarné dont l’ombre prolifique planait au-dessus de nos vies, comme un bon présage. On l’attendait à Durango ou à Mondragon, il surgissait ailleurs, signait un poème, les paroles d’un album, un nouveau livre, un entretien.

Depuis 2011 et le scandale qu’avait suscité en Espagne
l’attribution du prix Euskadi de littérature
à ce mythe vaporeux,
on savait aussi qu’il y avait prescription des faits.

Et puis quelques jours avant la mort de Fidel, comme un accident d’actualité, cette interview où il annonce qu’il devient professeur de basque à l’université de la Havane.

Et cette photo où il apparaît souriant, devant son nouveau lieu de travail, en déclarant ainsi “payer son tribut à la société du spectacle”.

Si cette apparition a été orchestrée en simultanée dans Gara, Berria et Deia, elle a pour source unique le journaliste basque Jose Goitia, ancien correspondant de l’agence AP en Iparralde, installé depuis belle lurette à Cuba où il fut le premier journaliste étranger accrédité. Et photographe à son compte de tous les bons coups sur l’île.

Un oeil avisé qui a repris cet angle de trois quarts de Joseba Sarrionandia, comme la photo qui hante notre imaginaire depuis 31 ans.

Une photo prise en mai 1985 par Jesus Uriarte, au cours d’un entretien de Joseba Sarrionandia avec le journal El Pais, dans sa prison de Marturene, à Donostia, deux mois avant sa cavale légendaire.

Le jeune écrivain, déjà reconnu, membre d’un renouveau littéraire et poétique avec ces compagnons de fac, comme Rupper Ordorika et Bernardo Atxaga, était condamné, en 1980, à 27 ans de réclusion criminelle pour appartenance à ETA.

Le 7 juillet 1985, il se fait la baffle avec Iñaki Pikabea, à la faveur d’un concert d’Imanol, dans la prison Marturene de Donostia, pour ne rien rater des San Fermines qui débutent.

Un jeune amoureux de littérature, Mikel Antza, instigateur de ce coup d’éclat, sera arrêté 20 ans plus tard à la tête d’ETA. Iñaki Pikabea sera repris deux ans plus tard et gardé au chaud jusqu’en 2000.

Sarri est devenu mythe et écrivain contraint.

Condamné à l’écriture

Un écrivain qui “parle une langue de la montagne” dit-il humblement dans cette dernière interview, et qui aspire au silence de son art. Un homme finalement condamné à l’écriture, le labeur idéal de l’exilé : rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la tête.

Son oeuvre est colossale, majeure, dense, porteuse de sens et nourrie de sa mappemonde clandestine. Sarrionandia est un écrivain basque que la prison a poussé à prendre du recul, dans une sorte de réinsertion fertile qui en a fait un penseur d’aujourd’hui. L’apparition soudaine de cette photo, son regard pétillant et son air pincé de voleur de bonbons, sont le simple plaidoyer d’un homme qui aspire à la paix, celle des siens, dont le processus “avance sur une jambe” et qu’il “aurait été préférable d’engager il y a 20 ans” et la sienne, si féconde. Membre d’un commando d’ETA dans les années 70, comme “certains qui me criminalisent aujourd’hui” dit-il, Sarri continuera son oeuvre à visage découvert dans cette métaphore existentielle d’une vie en orbite autour de son pays. Joseba Sarrionandia, une histoire basque.

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