Soins palliatifs ?

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Jean-Louis Davant
Jean-Louis Davant
Enseignant agricole à la retraite, écrivain, membre de l'Académie de la Langue Basque, co-fondateur d'Enbata et d'EHAS.
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EuskarazIkasiNahiDuguLa France a un grave problème avec les langues : les siennes et celles des autres. Ce mal-être lui vient de l’illusion de posséder en la langue d’oïl la langue universelle : elle aurait voulu en faire la langue unique, au dedans et au dehors de ses frontières.

En 1784, par son “Discours sur l’universalité de la langue française”, Rivarol pensait démontrer la supériorité de celle-ci sur toutes les autres par sa construction logique (sujet, verbe, compléments), sa précision et sa clarté. Son texte est devenu la Bible linguistique de tous les esprits jacobins, bien que lui-même, émigré sous la Révolution, se soit farouchement opposé à la République.

Quant à la volonté de faire du français la langue mondiale, elle est proclamée un siècle plus tard par un autre grand auteur, mais d’idéologie opposée, Emile Zola: “…jusqu’au jour rêvé du retour à l’âge d’or, où toutes les forces collectives se seront fondues dans une grande patrie, où la langue française aura conquis le monde.”

Entre les deux déclarations que je viens d’évoquer, en voici une autre, particulièrement explicite, prononcée pendant la conquête de l’Algérie par le duc de Rovigo : “Je regarde la propagation de notre langue comme le moyen le plus efficace de faire faire des progrès à notre domination dans le pays… le seul vrai prodige à opérer serait de remplacer peu à peu l’arabe par le français.” C’est clair : il ne s’agit pas d’ajouter, mais de “remplacer”.

A la même époque un préfet des Basses-Pyrénées parle de “substituer” la langue française à la langue basque. Bref, il s’agit d’imposer la langue unique en abolissant toutes les autres. Il est vrai que dans les deux siècles concernés, le français fut la langue de grande culture des élites occidentales et de la diplomatie mondiale. Mais son hégémonie sera battue en brèche au XXe par les victoires militaires et financières du bloc anglo-américain, dont des lambeaux de langue extrêmement simplifiés tendent à s’infiltrer partout à la faveur de la paresse intellectuelle, comme si un espagnol et un italien par exemple avaient besoin d’un néo- patois nordique pour se comprendre, alors qu’ils ont des langues néo-latines si proches !

Quant aux Français, le mépris qu’ils ont des autres langues les enferme dans le ghetto de la langue unique, incapables de mener à bien un commerce extérieur positif. A l’intérieur le jacobinisme a bien failli réussir sa politique d’éradication totale des langues dites “régionales” décrétée en 1793 sous la Terreur et dont certains décrets sont toujours en vigueur.

Mais à partir des années 1960, les minorités linguistiques ont répondu par de vigoureux mouvements de résistance culturelle, notamment au Pays Basque par la création d’écoles privées mais laïques pratiquant l’enseignement par immersion, le seul qui permette d’apprendre véritablement la langue. Face à la montée de ces “ikastola”, l’Education nationale lança comme contre-feu le système des classes bilingues.

Un haut fonctionnaire, dans des propos repris par la presse, précisa le but de l’opération : il ne s’agissait pas de sauver les langues “régionales” —de toute façon c’était à son avis trop tard, le point de non-retour était dépassé—mais de les aider à mourir sans douleur.

Aujourd’hui je ne m’étonne pas de ce que certains militants de l’euskara n’aient pas confiance dans les projets législatifs en cours, d’autant plus que l’on assiste ici à une très dure offensive préfectorale contre le développement des ikastola. Et je pense aux soins palliatifs évoqués par ce haut fonctionnaire voici quelques années. La France veut-elle sauver ses langues “régionales”, ou bien les aider à mourir sans douleur, en se donnant bonne conscience et en présentant belle figure à l’opinion européenne ? Il ne nous suffira pas d’une adoption à minima de la Charte européenne avec, je le crains, une interprétation jacobine et une application restrictive, comme toujours, sous la férule de hauts fonctionnaires et de juges imbus de préjugés paternalistes.

Comptons d’abord sur nous-mêmes et sur la solidarité avec les autres nations sans Etat. Avant tout, sauvons l’ikastola et l’enseignement par immersion. N’ayons pas de complexe d’infériorité : les pays les plus avancés du monde, les quatre pays scandinaves, ont fait leur développement avec de “petites” langues, aux locuteurs peu nombreux. Nous ferons de même avec l’euskara. Grâce au travail de nombreux experts, militants et techniciens, il est devenu en une génération capable de tout dire de la science et de la vie modernes, jusqu’au sommet de l’Université. Il doit devenir officiel ici aussi. Mais d’abord, il faut défendre l’ikastola.

Un commentaire

  1. pantxoa
    Publié le 24/03/2014 à 15:26 | Permalien

    si je puis me permettre une petite critique , les pays scandinaves ne sont hélas pas un exemple à suivre loin de la.

    Dans ces pays le bilinguisme langue nationale-anglais concerne la quasi totalité des citoyens provoquant parfois des situations ubuesques identiques à celles décrites par jean louis Davant entre espagnols et italiens. Les suédois et les norvégiens communiquent maintenant entre eux en anglais alors que leur langues sont d’une extreme proximité. L’attractivité de la langue anglaise « branchée » chez les jeunes, sa facilité et son universalité agissent de pair comme un véritable aspirateur pour leurs langues nationales, à tel point que dans 50 ans je ne suis pas sur qu’ils conservent encore leurs langues nationales . Les pays du nord sont bien plus américanisés que dans le reste de l’europe, c’est un parametre important dont il faut tenir compte pour avoir une approche claire et réaliste des situations linguistiques en europe.

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