Sur les chemins de la terre et de l’exil, Iulen Madariaga

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Par Denis Laborde, Enbata n° 1188 du 15 août 1991

Iulen Madariaga sort de la prison de Bois d’Arcy après 1170 jours d’incarcération. Il est interdit de séjour en Iparralde pendant cinq ans. Il convenait de retracer à grands traits l’engagement de cet abertzale exemplaire.

1945, la France en liesse fête sa libération, on vient d’annoncer que « le rétablissement de l’ordre en Europe suppose que les peuples libérés puissent détruire les derniers vestiges du nazisme et du fascisme ». Et l’on croit la dictature franquiste menacée. A Bordeaux, le général de Gaulle passe en revue les gudari du bataillon Gernika qui ont libéré le Cap-Gironde de l’occupation nazie. Il décore Ordoki et lui promet de l’aider en retour à libérer le Pays Basque. A New-York, Aldasoro, Aznar, Monzon et Nardiz réorganisent le gouvernement basque, sous la présidence d’Agirre. Favorable à la République espagnole, il reconnaît la Constitution de 1931 et admet le statut de 1936 comme base de discussion pour une libération d’Euskadi. Des militaires et des agents de la CIA donnent des leçons de guérilla aux gudari d’Ordoki. Le gouvernement basque s’installe à Paris, avenue Georges V.

1950. Dans la guerre froide qui oppose les Etats-Unis et l’URSS, l’Espagne est devenue un enjeu décisif. Les promesses de 1945 se sont volatilisées et plus personne ne soutient le peuple basque. Le PNV tient son dernier congrès : amertume et résignation. A l’étrange mythe d’une nation basque libérée par les Etats-Unis et la France, succède par dépit, une option régionaliste que le PNV défend depuis lors. La fin des illusions. En 1951, la France confisque au gouvernement basque son siège parisien et l’offre à l’Espagne qui en fera son ambassade.

1952. Lasarte et Monzon démissionnent d’un gouvernement basque qui s’étiole. Il faut réagir. A Bilbo, une demi-douzaine d’étudiants se réunissent dans la clandestinité et publient un bulletin, Ekin (faire). Parmi eux, J.M. Agirre, J. Benito Del Valle, Txillardegi, I. Madariaga, des noms qui marqueront l’histoire du Pays Basque. L’apprentissage de la clandestinité pour ceux qui rêvaient de liberté.


Pays Basque et liberté


L’Occident ouvre les bras à la dictature franquiste. 1955, admission à l’ONU ; 1958, adhésion au FMI et création de l’Olype. On tisse des liens avec l’Organisation Européenne de Coopération économique, et, grâce à l’afflux de capitaux nord-américains, Franco impose son « plan de stabilisation
 ». Dévaluation de la peseta (30%), blocage des salaires, restriction des dépenses publiques : la classe ouvrière paie le prix du redressement économique et de la reconnaissance internationale du dictateur. Un peu partout, des mouvements ouvriers de protestation s’enclenchent, bientôt suivis par les étudiants et les professions libérales. Au sein des forces basques, c’est le schisme. En avril 1957, Ajuriaguerra, dirigeant du PNV, qualifie les jeunes d’Ekin de « communistes, fanfarons, et contrebandiers ». Ekin prend ses distances et se structure.

1959. Avec l’adhésion d’anciens membres d’Eusko Gaztedi, les jeunesses du PNV, Ekin devient Euskadi ta Askatasuna, Pays Basque et Liberté. 1960, à Paris, le président Agirre est terrassé par une crise cardiaque. Au mois de mars en Pays Basque, dénoncés par des membres d’EG, les fondateurs d’ETA sont interpellés par la guardia civil. L’apprentissage du cachot par ceux qui rêvaient de dignité humaine.


Iulen Madariaga


En mai 1962, lors de sa première assemblée, ETA se définit comme « mouvement révolutionnaire basque de libération nationale 
». Il proclame que « le Pays Basque possède les mêmes droits que ceux qui garantissent à n’importe quel autre peuple son autonomie », et entend se battre pour « une intégration dans une fédération européenne, si celle-ci est réalisée au niveau des nationalités ». Et l’on retrouve les fondateurs d’Ekin à la tête d’ETA : Benito Del Valle à l’économie, Txillardegi à la culture, Imaz Garay à l’action militaire. Iulen Madariaga est pour sa part responsable du secteur politique. Son histoire personnelle se confond alors avec celle d’ETA.

Issu d’une famille de la bourgeoisie libérale, Iulen Madariaga est né le 11 octobre 1932. Il est le troisième de huit enfants. Son grand-père, élu en 1917 député républicain au parlement de Madrid, fut en 1932 le rédacteur du statut de Lizarra (Estella). Son père, ne supportant pas le sectarisme du PNV auquel il a adhéré, avait rejoint à sa création le parti abertzale de gauche Eusko Ekintza. Dans les années 30, il avait été élu maire-adjoint de Bilbo.

Pendant la guerre qui en 1936, oppose les Basques à la coalition hispano-italo-allemande, sa famille se réfugie en Iparralde, à Anglet. Condamné à mort par l’armée franquiste, son père —qui était jusqu’alors resté au service du président Agirre— vient bientôt les rejoindre. Toute la famille émigre alors au Chili. Là, Iulen Madariaga acquiert la nationalité chilienne. L’apprentissage des identités de papier pour celui qui rêva d’indépendance.

Peu après la fin de la deuxième guerre mondiale, une amnistie permet à la famille de rentrer à Bilbo. Etudes de droit à l’université de Deusto. 1952, création d’Ekin. Iulen poursuit ses études à Oviedo, avant d’obtenir une licence de droit à l’université de Salamanque. A Bilbo, il crée une affaire commerciale dont les bénéfices doivent assurer l’autofinancement de la publication clandestine Ekin. 1959, naissance d’ETA et première arrestation en mars 1960. Harcelé par la police franquiste à sa sortie de prison, Madariaga part en Angleterre suivre des cours de droit public. En 1962, il est docteur en droit de l’université de Cambridge.

A peine rentré en Pays Basque, il est à nouveau arrêté dans le cadre d’une opération policière d’envergure, au cours de laquelle une centaine de membres d’ETA sont interpellés. Le voici incarcéré à Carabanchel et torturé savamment : quatre jours et quatre nuits de tortures, quatre semaines de cachot, quatre jours et quatre nuits de torture… pendant six mois. L’apprentissage de l’horreur pour celui qui rêvait de lumière.

 

Le labyrinthe de leurs lois


Au moment où l’Algérie accède à l’indépendance, on torture les militants basques dans les prisons franquistes. Mis en liberté conditionnelle, Madariaga passe la frontière en avril 1963 et revient vivre en Iparralde. A Biarritz, il fonde la société d’import-export Ikar. Il participe alors aux activités du mouvement Enbata qui vient de se structurer autour du père Larzabal, des frères Abeberry, de Ximun Haran, de Michel Labeguerie… En 1963, le groupe organise à Itxassou le premier aberri eguna d’importance en Iparralde. C’est la Charte d’Itsasu. Avec Michel Burucoa et tant d’autres, Iulen Madariaga participe à la plantation du chêne, surgeon de celui de Gernika. 4+3=1.

Txillardegi, Madariaga, Irigarai & Benito del Valle

Txillardegi, Madariaga, Irigarai & Benito del Valle

Au sein d’ETA, la réflexion s’enrichit des apports théoriques de José Etxebarrieta qui vient de terminer ses études à Paris, et de Frederico Krutwig, qui a publié son Vasconia sous le pseudonyme de Sarrailh de Ihartza. Le 29 mai 1964, la IIIe assemblée d’ETA rompt définitivement avec le PNV. Elle s’affirme anti-capitaliste, anti-impérialiste et postule l’identité entre libération nationale et libération sociale. Elle réaffirme par ailleurs que la réunification des sept provinces basques est partie intégrante du processus d’indépendance. Le gouvernement français s’inquiète. D’autant que les demandes d’extradition émanant de l’Espagne franquiste s’empilent sur les bureaux ministériels. Poursuivant une coopération juridico-policière jamais démentie depuis avec le pouvoir espagnol, le ministre de l’Intérieur Roger Frey signe le 17 novembre 1964, un arrêté d’éloignement de douze départements du Sud-Ouest à l’encontre de Madariaga, Txillardegi, Benito Del Valle et Irigaray. Par une lettre du 3 janvier 1965, Txillardegi répondra au préfet : « Considérant que je suis ici chez moi, vous non, je reste en Pays Basque ». Mais alors que leurs camarades sont contraints à la clandestinité, Madariaga et Irigaray comparaissent devant un tribunal français, à Bayonne, le 7 janvier 1965. « Une date importante dans l’histoire de notre lutte de libération nationale », écrit alors Jakes Abeberry dans le numéro 43 d’Enbata.

Détention d’une arme de 4e catégorie en pièces détachées, de documents administratifs et de diverses publications clandestines en basque. Défendus par maîtres Maurice Abeberry et Deconninck, les prévenus s’expriment en euskara exclusivement. Le président Lafont refuse la présence d’un interprète. Répétant sans cesse « qu’il ne pouvait être question de politique », il fait taire les témoins : Bareño, Ordoki et l’abbé Azpiazu ne peuvent déposer. Il refuse aussi le témoignage de Jean-Louis Davant qui, un an plus tôt, tout comme Madariaga, a reçu des menaces de mort à la suite d’un article paru dans l’Español. Le chanoine Mendiboure qui ose prétendre que « si l’on veut réduire les faits à la dimension du droit commun, c’est aller à l’encontre de la vérité », se fait exclure du prétoire. Lorsque l’abbé Charritton entame une citation en latin du pape Grégoire VII, le président Lafont hurle : « J’ai déjà interdit de parler basque ! ». Et devant la salle qui menace d’insurrection, il en appelle aux forces de sécurité pour faire taire Monzon qui, tournant le dos aux magistrats, s’exprime en euskara pour le public et les journalistes : « Gardes, faites évacuer le témoin ! ». Et comme pour tenter de s’en persuader : « Nous ne sommes pas à un procès politique ». Le 27 janvier, il condamnera Madariaga à 6 mois de prison ferme.


L’exil et le désarroi

 

La clandestinité à nouveau. Puis l’exil. A Bruxelles d’abord, en Algérie ensuite, jeune république indépendante. Frantz Fanon publie alors Les Damnés de la terre. La rhétorique émancipatrice du médecin algérien ne saurait laisser les Basques indifférents : « La décolonisation est la rencontre de deux forces congénitalement antagonistes, la première confrontation se déroule sous le signe de la violence. La ‘chose’ colonisée se transforme en homme, par le processus même qui lui permet de se libérer ».

Au début de l’été 1965, ETA tient sa IVe assemblée. Le principe de la spirale action-répression remplace celui de la guerre révolutionnaire. Mais après l’arrestation de Zaldibe, le bureau politique se scinde en deux tendances. Imaz Garay, Benito Del Valle et Txillardegi prônent un socialisme pluraliste, autogestionnaire et fédéraliste, un socialisme non marxiste. Ils reprochent au bureau politique son rapprochement avec certains mouvements espagnols. Pour Madariaga, Krutwig, Beltza et les frères Etxebarrieta, la marxisme réformiste du bureau politique est voué à l’échec : la lutte de libération nationale basque n’est pas liée aux succès et aux échecs du socialisme espagnol ou français. Ce que les années 80 se chargeront de démontrer.

Après 18 mois passés en Algérie, Madariaga retourne à Bruxelles. Il s’installe dans les Flandres pour six années. Professeur à l’Institut des hautes études de langues et d’interprétariat de Gand.

En décembre 1965, la Ve assemblée élit Xabi Etxebarrieta à la présidence du mouvement. Lors de la deuxième session, au mois de mars 1967, ETA décide de s’en prendre aux monuments, plaques commémoratives et autres symboles du mouvement phalangiste. Les évènements se précipitent.

Le 7 juin 1968, lors d’un contrôle policier près de Tolosa, Xabi Etxebarrieta est assassiné par la guardia civil. Le 28 juin, Iñaki Sarasketa est condamné à mort. Sa peine est commuée. Le 2 août, ETA réplique en exécutant Manzanas, chef de la police d’Irun et tortionnaire notoire. Alors que le soutien populaire s’organise autour d’ETA, la répression de la dictature franquiste est sans précédent. L’état d‘exception qui autorise notamment la détention au secret dans les commissariats pour un durée illimitée, légalise l’arrestation de six cents Basques pour le seul mois d’août. Arrestations sommaires, procédures d’exception, généralisation de la torture. Le pouvoir franquiste annonce bientôt que la procédure sommaire 31-69 sera utilisée à l’encontre de seize détenus. Le procès de Burgos.

Le bilan de la répression est saisissant. Pour l’année 1969 : 1953 arrestations, 150 exils politiques, 192 passages dans la clandestinité. 890 cas de torture ont été recensés, dont 350 au 1er degré, 160 aux 2e et 3e degré. La moitié des prisonniers politiques de l’État espagnol sont des Basques.

Iulen Madariaga a quitté Bruxelles. Descendu clandestinement au Pays Basque, il est arrêté à Bayonne au début de l’hiver 1969. Et aussitôt incarcéré à la prison de Gradignan, où il purge les six mois de condamnation du procès de 1965, en isolement total : 23 heures de cellule, 1 heure de cour, toujours seul.


Le jeûne et le prisonnier


Au mois d’août 1969, ETA convoque sa VI
e assemblée, une assemblée contestée par Madariaga, Arregi, Etxabe, Beltza et Krutwig, qui refusent de reconnaître sa légitimité. Ils signent un communiqué dans lequel, ils proposent les bases d’un consensus assez large autour d’une action d’ETA qui servirait « l’unité d’Euskadi, l’indépendance d’Euskadi, l’euskara comme langue unique, langue nationale d’Euskadi ». Le consensus est impossible, c’est la scission. Mais on annonce Burgos.

Le 18 août 1970, le procureur militaire a réclamé la peine de mort pour Jokin Gorostidi, Javier Izko, Eduardo Uriarte, Mario Onaindia, Javier Larrena et J. M. Dorronsoro, et plus de sept siècles de prison pour leurs dix camarades. Grève générale en Pays Basque, manifestations populaires, enlèvement du consul Beilh. Le procès se joue dans la rue. A Madrid, les phalangistes défilent en chantant l’hymne fasciste Cara al sol, à la gloire de Franco. L’Etat espagnol contre le peuple basque. L’état d’exception est décrété pour trois mois en Gipuzkoa. A Burgos, les six condamnés à mort chantent « Eusko gudariak gira » au milieu des « Gora Euskadi askatuta » et affirmant haut et fort à la face du monde : « Nous voulons mourir pour la dignité de l’homme et pour la liberté d’Euskadi ». Trois cents intellectuels catalans se réunissent au monastère de Monserrat pour la défense de ceux qui luttent « en faveur des droits nationaux du peuple basque ». Michel Foucault, Yves Montant, Félix Guattari, Simone Signoret, Gilles Deleuze, Gisèle Halimi prennent position en faveur des Basques condamnés, et Jean-Paul Sartre affirme : « A nous, Français, qui sommes toujours un peu les héritiers des Jacobins, un peuple héroïque, conduit par un parti révolutionnaire, nous a fait entrevoir un autre socialisme, décentralisateur et concret : telle est l’universalité singulière des Basques, qu’ETA oppose justement au centralisme abstrait des oppresseurs » (in Gisèle Halimi Le Procès de Burgos). Sous la pression mondiale, Franco commue, le 30 décembre, les peines de mort en années de prison.

Txillardegi, Monzon et le groupe Branka travaillent aussitôt à la constitution d’une structure qui remplacerait le gouvernement d’Euskadi, obsolète. L’idée est encouragée par ETA. Mais le gouvernement français resserre les liens avec la dictature franquiste. Txillardegi et Monzon font l’objet de mesures policières. Madariaga qui a quitté les Flandres pour s’installer en Iparralde, est arrêté par deux fois. Et reconduit manu militari à la frontière belge, lâché seul et sans argent, de nuit, en rase campagne. Entêté, il revient systématiquement en Pays Basque.

En 1972, il participe aux côtés de Txillardegi et de Monzon à l’une des plus importantes grèves de la faim organisées en Iparralde pour demander l’annulation des mesures administratives d’expulsion, (59 expulsions entre 1963 et 1971, 35 pour la seule année 1972), l’octroi du statut de réfugié politique, le droit pour les Basques de vivre dans leur pays. Les forces de police lancent des grenades lacrymogènes à l’intérieur de la cathédrale de Bayonne et pénètrent en tenue de combat pour déloger les grévistes de la faim. Iulen Madariaga est arrêté. En situation irrégulière, il est incarcéré à la prison de Bayonne où il continue de refuser de s’alimenter. Mais son état de santé s’aggrave, jugé critique par le médecin de la prison. Un matin à cinq heures, on vient le chercher dans sa cellule. Il est conduit en ambulance militaire à l’hôpital pénitentiaire de Fresnes. Dans le plus grand secret. Ce n’est pourtant que lorsque, sous la pression du Conseil d’État, l’administration française aura opté pour un peu de tolérance à l’égard des réfugiés, qu’il acceptera de s’alimenter à nouveau, en même temps que ses camarades, après 28 jours de jeûne. Et il passe le troisième Noêl de sa vie derrière les barreaux.

Février 1973. Après trois mois d’emprisonnement, Madariaga est conduit au petit matin à l’aéroport d’Orly. Le voici dans un avion d’Air France, expulsé vers le Chili d’Allende, Chili de l’espoir et de la lumière. Il revient en Iparralde, via Bruxelles. Et clandestin à nouveau.

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Les mots en l’air du PSOE


Madrid, jeudi 20 juin 1973, 8 heures du matin. Un commando d’ETA fait voler en éclats Carrero Blanco, chef du gouvernement de Franco et garant de la continuité de la dictature. La répression est sans précédent : on ne compte plus les victimes dans les rangs d’ETA. Cet attentat —« le mieux réussi de l’histoire 
», lit-on alors dans la presse démocratique— ouvre l’avenir à une démocratie virtuelle. Avec dix ans d’anticipation, ETA vient d’offrir le pouvoir au PSOE, et le peuple basque paie le prix de la répression.

C’est l’époque où le PSOE tient de beaux discours, guidé par un Felipe Gonzalez qui n’est pas avare de promesses. En mai 1974, il est invité à prendre part en vue de constituer avec d’autres partis un organe qui regrouperait l’ensemble de l’opposition à la dictature. Tout en manifestant son accord avec toute opération visant à obtenir la rupture démocratique, il décline l’invitation et publie un document sur la politique des alliances où l’on peut lire : « En ne reconnaissant pas le droit à l’autodétermination des diverses nationalités opprimées, [la Junte démocratique] se montre restrictive dans le domaine de la démocratie politique et, par là-même peu conséquente » (in R. Chao, Après Franco l’Espagne, 1975, p. 205). Ou encore : « Nous considérons que sur les douze points du programme de la Junte, il y en a un, le neuvième, qui restreint la démocratie politique. Ne pas reconnaître (…) à Euskadi le droit à l’autodétermination, c’est amputer la démocratie. La seule façon de reconnaître la personnalité politique d’une nationalité, c’est de lui reconnaître le droit à l’autodétermination. Une communauté nationale peut-elle avoir une personnalité propre, si elle ne peut décider de son avenir en tant que telle ? » (ib., p. 206). Le Pays Basque attend toujours.

Et le PSOE de poursuivre : « Toutes les nationalités qui coexistent dans l’actuel Etat espagnol ont le droit de décider elles-mêmes si elles veulent le rétablissement provisoire des statuts d’autonomie existant avant et pendant 1936 ou une autre solution quelle qu’elle soit (…). La Junte, comme toute force qui prétend assumer le rôle de pouvoir central provisoire, doit reconnaître et respecter, chez les nationalités, le droit de décider elles-mêmes, le droit à l’autodétermination qui est un droit démocratique de toute communauté nationale, et qui leur fut arraché par le fascisme, conjointement aux autres libertés politiques » (ib. p. 207).

Le 20 novembre 1975, le général Franco meurt. Mais le Pays Basque attend encore aujourd’hui ce droit à l’autodétermination, si fondamentalement démocratique.

 

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www.paysbasqueactualites.com / A la Noël 1976, jeûne de quelques jours à la cathédrale de Bayonne, pour protester contre de nouvelles expulsions et assignations à résidence de réfugiés politiques basques. De gauche à droite : Pantxoa Carrère, Iulen Madariaga, Jakes Abeberry, Juan José Etxabe, Alfonso Sastre, Peio Ospital, X, Eñaut Etxamendi, Koko Abeberry, Niko Etxart, X, Eñaut Larralde, Telesforo Monzon (Photo Daniel Velez).

Ce travail obstiné de la parole


Progressivement toléré par le régime français, Iulen Madariaga crée à Biarritz l’entreprise Aturri (1). Il obtient en 1975 le premier titre de séjour, valable un mois, et qu’il renouvelle de mois en mois. Il reçoit ensuite une carte de séjour valable un an, avant de devenir citoyen français après son mariage en 1986, un mariage dont il a eu trois jeunes enfants. Iulen s’investit dans les multiples activités qui font vivre le Nord du Pays Basque. Outre l’entreprise Aturri, il crée avec un ami la société de construction de maisons individuelles Egoitza. A Biarritz, il monte également la société d’import-export Truk. Il est par ailleurs membre du comité directeur de la radio libre Gure Irratia, association Entzun-Ikus, et président de l’association hygiéno-naturiste Sumendi, au sein du centre culturel Eihartzea d’Hazparne. En tant que parent d’élève, il est aussi membre actif de Seaska.

Mais l’État français et l’État espagnol collaborent en temps réel désormais. Les arrestations se multiplient, les exécutions sommaires aussi. C’est « l’embellie » du GAL : 27 morts, la plupart dans la communauté des réfugiés basques en Iparralde. Avec l’argent de l’État espagnol et la passivité bienveillante des autorités françaises. En 1984, les deux pays amis coopèrent au plus près, par gouvernements socialistes interposés. Où sont passées les déclarations de 1974 ? De gros intérêts économiques sont en jeu et les réfugiés basques deviennent la caution de Mitterrand dans l’axe Nord-Sud de sa politique extérieure européenne. Et Fabius extrade.

Nous sommes au mois d’août et aucune association humanitaire française ne s’émeut. Là encore, il faut agir. Avec quelques amis dissidents de la Ligue des droits de l’homme, Iulen Madariaga fonde alors le Comité pour la défense des droits de l’homme en Pays Basque, CDDHPB, dont il fait toujours partie du conseil d’administration. Fabius extrade, puis expulse. Chirac rafle, extrade, expulse, exile. Rocard poursuit l’œuvre. Et l’on incarcère toujours. Madariaga se dresse, travail obstiné de la parole et de la solidarité. Il devient ce mythe vivant d’une cause basque trahie par ceux qui, hier se prétendaient démocrates. « Pour gouverner, il faut trahir », disait Jean Grenet, lucide parmi les écrivains maudits.

Le charisme de Madariaga fascine, lui qui s’obstine à ne pas condamner les actions d’ETA, lui qui cherche au contraire à expliquer, à convaincre, à trouver la voie pour la paix. De Rome, de Paris, de Madrid, de New-York, de Barcelone et de Gasteiz, les journalistes viennent à Senpere capter ses paroles. En fait, il n’explique pas autre chose que ce que les socialistes disaient quand ils étaient clandestins sous Franco : que l’exercice du droit à l’autodétermination est la seule démarche réellement démocratique. Mais, tous occupés à jouir du pouvoir, les socialistes n’entendent plus le discours de la justice. Pour tout dire, Madariaga dérange.

 

La parodie


Le 12 mars 1988, on perquisitionne chez lui. Iulen confie à la police les documents comptables de la société Aturri. Rien. Près de trois mois plus tard, le juge Legrand a une idée : cette commande d’aimants pour le compte d’un industriel de Gasteiz. Les aimants qu’utilise ETA, bien sûr. C’est évident
. On ne fera aucune enquête à Gasteiz et l’on essaiera même pas de faire semblant de trouver la chose. Inutile. Un fondateur d’ETA ne peut pas être innocent. Et le 30 mai, Madariaga retrouve sa prison de Fresnes.

Le 12 juillet, nouvelle perquisition. Après toute une journée de fouille, on repère dans les fondations de sa maison, une cache morte d’où l’on extrait des caisses contenant des pièces métalliques. La matrice d’une presse ? Sans doute celle qu’utilisait ETA pour fabriquer des armes. C’est évident. On ne se préoccupe pas d’apprendre que Iulen n’était pas là pendant toute la durée des travaux de construction de sa nouvelle maison. Inutile. Un fondateur d’ETA ne peut pas être innocent. Madariaga restera donc en prison.

Le premier procès a lieu à Paris les 22 et 23 juin 1989. Il n’y avait pas davantage de preuves, mais Stoller demandait une lourde peine. Et le président Casorla l’exauça : quatre ans de prison et dix ans d’interdiction de séjour. A la sortie du procès, Walter Luyten, le sénateur flamand venu témoigner pour Iulen avait entonné Eusko gudariak gira. Dans le box, il y avait aussi Azkoiti Arrieta et Rego Vidal. Casorla avait fait évacuer la salle précipitamment. Je revois les ikurriña sur le quai des Orfèvres et les Gora Euskadi askatuta qui bloquaient la circulation quand les renforts de police accourraient de partout.

Le 7 novembre 1989, c’était l’appel, à l’étage au-dessus. Franceschi était pressé. Il découvrait le dossier à l’audience. Il avait refusé d’auditionner les témoins. Max Simeoni, Gilles Perrault, Denis Langlois, Yvette Chaix, René Tellechea et Jakes Abeberry en avaient été pour leur déplacement. « Je vous connais, je sais que vous ne céderez pas », avait lancé le procureur aux juges. Comme si l’on avait encore besoin d’une preuve que le parquet et la cour, c’est une seule et même chose. Franceschi accusait Iulen Madariaga de faits qui ne figuraient même pas dans le dossier. Et quand Iulen lui demandait les numéros des scellés, il ne les trouvait jamais. Il répétait que lui, il faisait confiance à la police. Comme si on avait encore besoin d’une preuve que le Garde des Sceaux travaille à la solde du ministère de l’Intérieur.

Un juge assesseur avait dormi pendant tout l’audience. Même les plaidoiries de Koko Abeberry, de Jon Gonzalez et de Jean-Jacques de Felice ne l’avaient pas sorti de sa torpeur. Pourtant, cela ne l’avait pas empêché de condamner : quatre ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Comme si l’on avait encore besoin d’une preuve qu’un Basque est condamné d’avance. Et le réquisitoire du procureur ? « La seule chose que nous puissions lui reprocher, c’est d’avoir des idées ». Il avait dit cela, puis s’était cru obligé d’argumenter un peu, pour la forme : « Ses professions de foi renouvelées aujourd’hui au service de la cause basque rendent toutes ces choses non invraisemblables ». Quel réquisitoire !

Je me souviens surtout de la voix de Iulen. Il était tard, vers 20h30 je crois, quand il s’est levé, lentement. Il a tiré de sa poche une feuille de papier qu’il a déplié soigneusement. Franceschi était fou de colère : « Ne nous infligez pas une lecture ! » L’autre dormait toujours. Dehors, la nuit était tombée. C’est qu’il fait nuit tôt, en novembre. Dans le silence d’un « Palais de justice » désert à cet heure, Iulen demanda, une fois encore, que « la colombe de la paix se pose sur cette terre meurtrie ». Et il avait lancé comme un défi à la face des bureaucraties ce « Gora Euskadi askatuta » bientôt absorbé par un silence de deuil, le deuil d’Iraia, sa fille, morte à 19 mois, quand il était derrière les barreaux et à laquelle nous pensions tous très fort à ce moment-là. Franceschi ne voulait pas le laisser terminer. Comme Lafont à Bayonne en 1965, il avait répété sans cesse « Pas de politique ici ». Ici, on ne fait pas de politique. On suit les recommandations de l’Intérieur.

Aujourd’hui, Iulen est libre. Nous sommes heureux de l’accueillir en Iparralde, mais nous sommes tristes de savoir que ce ne sera que pour quelques heures. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce système judiciaire en effet que de l’interdire de séjour ici, alors que le pouvoir espagnol ne lui reproche rien. Je me souviens de ses phrases qui couraient dans les salles d’audience. Il disait alors : « Si Josu Urrutikoetxea frappe à ma porte ? Bien sûr que je le fais entrer. Si c’est Filipe Bidart ? Bien sûr que je l’héberge. Et si les deux frappent en même temps ? On sabre le Champagne ». Aujourd’hui, ils restent en prison tous les deux. Pour combien de temps ? Tel est le devenir de ceux qui rêvent d’une démocratie de fait et non de principe, de ceux qui rêvent de liberté, d’harmonie, de paix.

En trois ans, les choses ont changé. La France collabore au plus près. Jean Groix est mort à Fresnes. En Espagne, on ne juge même plus. A Lumbier comme en Catalogne, c’est la police qui fait la loi, en tuant à vue. Et lorsque le monarque espagnol vient à Gernika —la ville de Jon Erezuma— Ardanza et Arzallus s’agenouillent et courbent l’échine. Joseba Elosegi, où es-tu ?

Avec Iulen, Euskadi retrouve un peu de sa dignité. Sa place est là, parmi nous, pour continuer ensemble le combat de la vérité et de la lumière. Dans la force de sa parole, l’acuité de son regard, la force de sa présence. Iulen, docteur en droit, s’est heurté toute sa vie au labyrinthe des lois des autres. Fondateur d’ETA, il sera pour eux coupable à jamais, nous savons qu’il sera toujours du côté des justes, de ceux qu’en 1944 en France, on appelait des résistants et que —allez savoir pourquoi— on appelle depuis 1959 en Pays Basque des terroristes.

Nous travaillerons à nouveau avec Iulen. Pour que cette conjonction de coordination s’évapore dans les ailes de la colombe et que d’un syntagme auquel, avec ses amis, Iulen avait su donner vie —Euskadi Ta Askatasuna— naisse enfin dans la parole échangée, une Euskadi askatuta.

 

(1) Pour des raisons juridiques, Michel Burucoa en sera officiellement le gérant (bénévole) et lors de l’incarcération de Iulen, Jakes Abeberry se chargera de liquider la société.

 

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