Terrorisme et antiterrorisme, GAL, raison et déraison d’État

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Une série de travaux trop peu diffusés sont désormais accessibles via internet. Sur des thèmes qui nous sont chers, le regard de plusieurs universitaires offre  une approche sérieuse du conflit basque et de la répression dont il fait l’objet. Revue de détail.

Le chercheur en sciences politiques Emmanuel-Pierre Guittet est connu des lecteurs d’Enbata, il fut l’invité du premier forum organisé par Oroit eta Sala, à Bayonne en 2001. On peut lire aujourd’hui le texte intégral de son mémoire DEA de sociologie politique, présenté en septembre 2000 à l’université Paris X Nanterre: «Raison et déraison d’État, les GAL, 1983-1987» (1). Première synthèse sur un sujet sensible et vite oublié, ce travail présente la genèse de cette guerre sale resituée dans son contexte politique, institutionnel et juridique. Celle-ci fut mise en œuvre selon un plan concerté soigneusement élaboré et Emmanuel Guittet montre comment la violence contre-terroriste prépare  la solution européenne que l’Espagne élaborera par la suite. Les GAL ne sont pas «une prétendue dérive du pouvoir, mais plutôt la production d’une forme spécifique de la rationalité politique moderne».

La réflexion de l’universitaire va se prolonger avec sa  thèse d’État dont est tiré un livre publié en 2010 par un éditeur de Québec: «Antiterrorisme clandestin, antiterrorisme officiel, chroniques espagnoles de la coopération en Europe» (2). Nous en avons fait un compte-rendu élogieux dans Enbata n°2131(3). Le phénomène des GAL et ses pratiques illégales, les tensions diplomatiques franco-espagnoles qui en découlent, permettront à l’Espagne d’imposer à l’Europe la formule de l’extradition comme premier moyen de la lutte anti-ETA. La coopération législative et judiciaire entre les différents États européens devient une «parole d’ordre jusqu’au point où elle transforme par avance toute tentative de protestation en subversion illégitime». L’analyse heurte les idées reçues, la suite des évènements l’a confirmée.

 Armée, sécurité et  déficit démocratique

En 2006, Emmanuel-Pierre Guittet publie un long article sur «Le rôle des militaires dans la lutte contre le terrorisme en Espagne» (4). Longtemps demeurée en retrait, l’armée espagnole à partir de 2004, va apporter sa contribution à une répression —essentiellement menée alors par la Guardia  Civil— en particulier dans le domaine du renseignement et ponctuellement comme force d’appui. Le grand intérêt du travail d’E.-P. Guittet est de décrire l’ampleur inouïe des moyens mis en œuvre par l’État espagnol : arsenal législatif, moyens matériels, moyens financiers, moyens humains et autres moyens diplomatiques. La liste est impressionnante et démontre a contrario la faiblesse des chances de réussite de la rébellion basque.

Du même auteur, un article précédent paru en 2001, «Note sur les dispositions espagnoles en matière d’antiterrorisme» (5) aborde plus succinctement le même thème.

Avec «‘Ne pas leur faire confiance serait leur faire offense’, antiterrorisme, solidarité démocratique et identité politique» (6), Emmanuel-Pierre Guittet élargit son propos à la situation créée par les attentats du 11 septembre 2001, mais à la lumière de l’expérience espagnole. Là encore, sa conclusion prend à revers le discours dominant: «La lutte contre le terrorisme (…) introduit un renversement total des perspectives qui fait apparaître les droits fondamentaux comme obstacles à la ‘sécurité’ et leur restriction comme un moyen nécessaire pour protéger les citoyens du terrorisme, défini comme la menace principale contre la ‘démocratie’. Mais de quelle démocratie s’agit-il? L’universalisation de la ‘démocratie’ tend à occulter complètement le problème du contenu et à rendre parfaitement incongru le fait de se poser la question et de faire remarquer que l’on sait de moins en moins ce dont on parle. La question d’un déficit démocratique a été remplacée par la solution d’une solidarité démocratique contre le terrorisme. Soit l’on parle de déficit, soit l’on parle de solidarité. Mais de démocratie, pas le moindre mot».

Terrorisme mot piégé

Autre contribution, celle de Patrick Eser, auteur d’un article d’une vingtaine de pages: «Un (non-)lieu de mémoire entre terrorisme et tyrannicide : fictions, sémantique historique et re-significations de l’attentat contre Carrero Blanco» (7). Son étude montre combien le terme de terrorisme est un mode de description, de conceptualisation et en même temps de criminalisation étroitement lié au pouvoir politique en place. Pour nombre de lecteurs d’Enbata, cela va sans dire, mais «cela va encore mieux en le disant», avec en prime une analyse détaillée de cet exemple.

L’article de Caroline Guibet Lafaye «Militantes clandestine dans le conflit armé basque» (8), à partir d’une enquête empirique, décrit les fonctions assumées par les femmes au sein d’ETA et d’IK et précise leur rapport à la violence. Elle contribue à récuser les stéréotypes de genre en la matière. Nous attendons impatiemment son prochain ouvrage, «Conflit en Pays Basque, regards de militants illégaux», aujourd’hui seulement disponible au Québec.

Enfin, si l’on élargit le débat à l’Irlande du Nord, un numéro déjà ancien de la revue Cultures & Conflits a pour thème «Militaires et sécurité intérieure, l’Irlande du Nord comme métaphore» (9). Il  passionnera les aberzale.

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