« Tout dire »

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Jean Haritschelhar
Jean Haritschelhar
Universitaire à la retraite, chercheur en littérature et membre de l'Académie de la Langue Basque.
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Présentation d'une étude aux académiciens de la langue basque au siège d'Euskaltzaindia

Présentation d’une étude aux académiciens de la langue basque au siège d’Euskaltzaindia

“La loi Fioraso, nouvelle bataille d’Hernani”, tel était le titre de l’éditorial du Monde du 11 mai 2013 au sujet du développement des cours en anglais dans l’université française. A ce sujet, la position prise par le philosophe académicien Michel Serres m’intéresse au plus haut point. Pour lui “une langue vivante est une langue qui peut tout dire”. Et il ajoute: “une langue vivante est un iceberg dont la partie émergée est représentée par les mots du langage courant”, mais toujours pour l’académicien, “l’important c’est la partie immergée, l’ensemble des langages spécialisés”.
Michel Serres poursuit son argumentation: “une langue vivante c’est la somme de ces langues spécialisées” et il insiste sur l’avenir de la langue: “il suffit qu’une langue vivante perde un ou deux de ces corpus et elle est virtuellement une langue morte”. Et enfin, sa charge contre l’enseignement en anglais se fait plus radicale: “enseigner en anglais nous ramènerait par disparition de ces corpus-là à un pays colonisé dont la langue ne peut plus tout dire”.

Entièrement d’accord avec Michel Serres. Je m’interroge sur ma langue maternelle, celle que j’ai eu l’occasion d’enseigner à l’Université de Bordeaux III et son annexe créée en 1981 dans le campus de Bayonne. Elle a vécu pendant des siècles et des siècles dans sa partie émergée, celle du langage courant fait de tous les dialectes qui la composent, n’hésitant pas, d’ailleurs, à faire des emprunts aux langues avec lesquelles elle a été en contact, le latin, le castillan, l’aragonais, le gascon et aussi le français, mais ignorant l’anglais tels week-end, devenu très français (asteburu), OK (ados) ou low cost (merke).

Par contre, depuis 1968 et le congrès d’Arantzazu, Euskaltzaindia, l’Académie de la langue basque, a mené et mène toujours une politique linguistique entièrement tournée vers l’avenir, celui de l’affirmation et la promotion d’une “langue qui peut tout dire”.

1 – Etablissement d’une langue commune à tous les Basques, l’euskara batua, la langue unifiée se nourrissant de tous les dialectes, la langue unifiée et non unique.

2 – Au XXe siècle, cette langue est devenue langue d’enseignement de la maternelle à l’université car, pour l’euskara, le regard ne se borne pas à la ligne bleue des Pyrénées ou aux rives de la Bidassoa. A titre d’exemple, un étudiant bascophone peut avoir un cursus entièrement en basque aussi bien à l’Université du Pays-Basque dans ses trois campus de Bilbo, Donostia et Gasteiz en licence, master et doctorat, ainsi qu’à l’Université technologique de Mondragon. Langue d’enseignement, les enseignants utilisent obligatoirement les langages spécialisés, forts d’une expérience qui a commencé à la fin de la décennie 1970 lors de la création de l’Université et qui se poursuit donc depuis une quarantaine d’années. Il reste à Euskaltzaindia de tenir compte de ces expériences et de normativiser ces langages spécialisés. Elle s’y emploie actuellement et, à titre d’exemple, je soumets au lecteur d’Enbata l’ordre du jour de la réunion d’Euskaltzaindia du 31 mai dernier. En exonomastique le vocabulaire de l’astronomie portait sur les comètes, les étoiles filantes, les galaxies etc. Autre sujet d’étude, le vocabulaire de base des mathématiques. Il est bien entendu que les lexiques de physique, chimie, biologie, seront débattus et acceptés dans les années qui viennent. Telle est la marche en avant pour “tout dire”.

3 – Dans la Communauté autonome basque l’euskara est aussi langue officielle, ce qui fait que le ministère de l’Education et le ministère de la Culture mènent une politique linguistique de grande ampleur. L’officialisation de l’euskara suppose son emploi, à l’instar de l’espagnol, dans tous les actes de la vie civile relevant du droit (justice, notaires, avocats etc.), de l’administration (parlement, ministères, députations forales …). Autrement dit, les langages spécialisés y sont testés tout comme dans la communication de masse (presse, radios, télévision, la chaîne en basque ayant été créée en 1982). La littérature n’est pas en reste. On n’a jamais autant écrit en basque et la foire du livre de Durango en est l’expression flagrante.

Le Pays-Basque est un pays en marche, une marche en avant certaine malgré la crise et qui possède, du moins au Sud, l’infrastructure nécessaire à son développement, y compris sur le plan linguistique avec la longue marche d’une “langue qui veut tout dire”. Il n’en est pas de même au Nord, tout en reconnaissant des avancées certaines, comme l’acceptation que l’euskara soit langue d’enseignement. Toutefois, seule l’officialisation de la langue basque demandée solennellement en 1994 par Euskaltzaindia et qui s’est heurtée à l’autisme français permettra le développement harmonieux de cette langue millénaire que l’on empêche de “tout dire”, mais qui a la volonté obstinée de “tout dire” et qui y parviendra.

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