Une épopée en noir et blanc

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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BoucauAlors que la grande distribution s’apprête à livrer un nouveau combat sur les rives de l’Adour (Ikea/Allées shopping), Tarnos s’est livrée à un saisissant retour sur image pour évoquer  la fin des Forges de l’Adour en 1964  dont la reconversion fut considérée comme un modèle. Voici une évocation de cette épopée.

Deux immenses centres commerciaux pas encore sortis de terre jurent de se livrer à une concurrence effrénée. Bayonne : rive gauche, le géant du meuble suédois Ikea, à la jonction des autoroutes A 63 et A 64. Ondres : rive droite, les Allées Shopping, en bordure de l’A 63 et de la RN 10. Bonheur promis aux foules. Les promoteurs tablent sur de mirifiques galeries commerciales et les enseignes Carrefour côté basque, Auchan côté landais. Quelques minutes d’autoroute les sépareront, dans un espace de chalandise qu’Ikea a évalué à 1 million d’habitants.

Promesses de bonheur pour pas cher. En fait rien de très original dans ce monde de la grande distribution rêvant de nous emprisonner tels des papillons, dans ses mailles aimantées. Rien à voir avec le discours entendu récemment à deux pas, dans l’austère salle de réunions Maurice Thorez de Tarnos, le temps d’une projection de films tirés des réserves de l’INA, à l’occasion des Journées du Patrimoine et du cinquantenaire de la disparition des Forges du Boucau.

Retour sur images saisissant, en blanc et noir, ce voyage nous ramenant aux années 60 et nous plongeant très paradoxalement dans une actualité nationale douloureuse. Soit la question de la ré-industrialisation de l’Hexagone qui a laissé filer quelques uns de ses plus beaux fleurons pour se concentrer sur le tertiaire.

Les travailleurs des forges
provenaient de la périphérie landaise,
mais aussi pour beaucoup du Pays Basque voisin,
nombre d’entre eux étaient d’origine espagnole.
Ils façonnèrent un seul et même bassin industriel
et une conscience ouvrière
qui s’est tout de même étiolée avec les années.

L’épopée des forgerons

La salle Maurice Thorez, rappelons-le, est située à un jet de pierre des usines Turboméca et de l’espace Bertin Technologies. Mais aussi du site déserté par les Forges du Boucau, dont les portes se fermèrent il y a juste un demi-siècle. Nées en 1883, elles transformèrent radicalement les bourgades de Boucau-Tarnos, la première appartenant au département des Basses-Pyrénées (son appellation à l’époque), la seconde aux Landes.

Le fer arrivait de Biscaye, le charbon d’Angleterre et du Pays de Galles ; les laminoirs employèrent jusqu’à 2.000 “forgerons”. Les travailleurs provenaient de la périphérie landaise, mais aussi pour beaucoup du Pays Basque voisin, nombre d’entre eux étaient d’origine espagnole.

Ils façonnèrent un seul et même bassin industriel et une conscience ouvrière qui s’est tout de même étiolée avec les années. Les Forges connurent leurs occupations d’usines, leurs grèves dures, très dures, sur fond de grande solidarité.

On a sans doute oublié que lors de la guerre civile espagnole, nombre d’ouvriers allèrent rejoindre les rangs des républicains. Tarnos devint, dit-on, l’une des plaques tournantes de la lutte antifasciste espagnole avec l’aide du Parti communiste. Mais l’édifice s’écroula pour de bon en 1964, la fermeture définitive avait été décidée en 1961 dans un tollé syndical.

Le modèle boucalais

Miracle, en 1965, Turboméca Tarnos (complémentaire de Turboméca Bordes en Béarn) spécialisée dans la production de pièces pour hélicoptères ouvrait ses portes. Elle accueillit près de 500 “forgerons” passés par six mois de formation professionnelle à l’AFPA. Une opération modèle orchestrée en partenariat avec les industriels, l’Etat, les syndicats, les départements, les collectivités locales, autour d’un Monsieur reconversion que l’on chargea par la suite d’exporter le modèle boucalais en Lorraine. “La leçon du Boucau peut servir !” disait-il. M. Kenne avait parié sur l’utilisation des ressources locales : gaz de Lacq et soufre, proximité de l’agglomération bayonnaise et de son port doté d’une digue toute neuve. Les nouvelles usines s’appelaient Satec, Socadour, la Cimenterie de l’Adour, la SCIBA. Engrais, ciment, bois. L’heure n’étant pas encore aux questions environnementales, les 1.100 emplois promis dans la
douleur furent créés.

Seule la lutte paie !

Le plus extraordinaire fut peut-être la part jouée par les anciens des Forges (46 ans de moyenne d’âge). L’un d’eux le racontait dans un reportage diffusé en 1976 par la fameuse émission TV “Cinq à colonnes à la Une” : “La formation a été très difficile, je nageais complètement mais je comprenais, j’y suis arrivé! J’avais quitté l’école à 13 ans, pour être garçon de ferme. J’ai travaillé 10 ans au laminoir où je gagnais 55.000 à 60.000 (anciens) francs par mois. Maintenant je gagne dans les 100.000 et j’ai une voiture qui me permet de prendre des bons  moments”.

C’est à point nommé qu’un ancien de Turbomeca Michel Etcheverry, ex-secrétaire général de la CGT Landes, (domicilié à Bidart) a publié l’ouvrage Seule la lutte paie ! paru fin 2013 aux éditions Gascogne. Beau témoignage non seulement de son parcours syndical, mais aussi de celui de son père ancien docker aux Forges devenu tourneur à Turboméca. L’entreprise fêtera ses 50 ans en 2015.

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