Une page de plus dans le livre noir des langues régionales de France

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HeguyTxomin
Txomin Heguy. Retraité. Il a été instituteur durant 14ans, premier directeur de l’Institut Culturel Basque durant 7ans, artiste professionnel durant 20 ans.

« La France est une, il n’y a qu’une France. Ses pensées, ses sentiments, sa tradition s’expriment par une seule langue, la langue française. C’est elle qu’on enseigne dans les écoles , et tous les patriotes comprendront que, pour la grandeur de la patrie, c’est avec la langue française qu’on doit élever les enfants. »
Gaston Doumergue. Ancien Président de la République française.

« L’école laïque…ne saurait abriter des parlers concurrents d’une langue française dont le culte jaloux n’aura jamais assez d’autels. »
Anatole De Monzie. Ministre de l’Instruction publique.

« La république, c’est l’unité, l’unicité et c’est une langue, le français. »
Manuel Walls. Premier Ministre de 2014 à 2016

« Les langues régionales s’éteignent naturellement. L’Etat n’est pour rien dans leur disparition. Que voulez-vous, il y a quelque chose qui s’est perdu. Les gens n’ont plus envie de parler ces langues. »
Jean-Eric Shoettl. Secrétaire général du Conseil Constitutionnel de 1997 à 2007.

« La France n’a pas l’exclusivité des valeurs qui sont l’honneur de l’espèce humaine. D’autres cultures ont su exprimer l’universalité de l’homme. La tolérance bouddhiste vaut bien celle de Montaigne. Mais surtout, ne l’oublions pas, les mythes nationaux ont toujours nourri les nationalismes extrêmes, des impérialismes colonialistes aux fascismes qui les ont souvent utilisé dans leur rhétorique. Par la résistance qu’ils opposent à l’hégémonie de ces mythes, les immigrés comme les régionalistes nous défendent aujourd’hui des dérives, toujours possibles, du nationalisme français. »
Henri Giordan. Les minorités en Europe. 1992. Auteur du rapport remis au ministre de la culture Jack Lang en 1982 et intitulé Démocratie culturelle et droit à la différence.

« L’idéologie nationale française, construite à leur profit par les détenteurs du pouvoir étatique, a fait du français LA langue emblématique d’une certaine conception d’une identité nationale (comme communauté homogène) dans une certaine conception (ethnicisante) de cette société, et en plus elle n’a retenu qu’un certain français et rejeté les autres (d’autres pays, régionaux, banlieusards, populaires, jeunes, métissés, hors de France, etc.)… L’école a été et reste le levier le plus puissant par lequel les dominants qui tiennent le pouvoir étatique ont imposé leur langue et leur idéologie linguistique, au point d’en convaincre les victimes elles-mêmes, par un processus d’hégémonie, de mise en insécurité linguistique et d’instillation d’une haine de soi. »
Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2, travaille sur les discriminations dues aux langages. Il est l’inventeur du concept de glottophobie. Littéralement : peur (phobie) de la langue (glotto).

Je n’ai absolument pas été étonné, encore moins surpris par la décision du vendredi 21 mai 2021 émanant du Conseil Constitutionnel français au sujet de la partie essentielle de la loi Paul Molac à savoir la légalisation du système pédagogique dit immersif. C’est une page de plus dans le feuilleton initié par la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, impulsé par la Révolution Française qui en l’occurrence n’a point fait preuve de lumière, mis en musique par l’instruction obligatoire à partir de la fin du 19ème siècle, outrageusement développé par l’avènement de la radio et surtout la télévision à partir des années 1960 et inscrit dans le marbre ou plutôt dans l’article 2 de la Constitution en 1992 par l’amendement Toubon-Lamassoure : la langue de la république est le français. Le Garde des Sceaux de l’époque Michel Vauzelle certifia alors aux députés et sénateurs que cette précision ne nuirait aucunement aux langues régionales. La suite prouvera qu’il se trompait.

Ce cheminement visant à imposer le français comme langue unique de l’état-nation France en éradiquant peu à peu toutes les langues historiques de son territoire vient donc de connaître un dernier avatar avec cette nouvelle décision du Conseil Constitutionnel saisi en la matière, il faut bien le dire, par un stratagème politicien digne du meilleur roman noir. A la dernière seconde du temps imparti pour effectuer une telle saisine, soixante députés de la majorité présidentielle pilotés par le cabinet du ministre de l’Education Nationale dépose le précieux recours. Aupa! Une fois de plus, cela a marché, n’est-ce pas les marcheurs… Certes, le Conseil Constitutionnel n’est pas à un coup d’essai en la matière. Déjà en 1985, il refusait un projet d’intégration – âprement discuté sur le terrain – des écoles associatives type Seaska en Pays basque, écoles apolitiques et non-confessionnelles donc fondamentalement laïques, développant le système pédagogique immersif, seul à même d’enrayer le déclin inexorable et programmé de la langue basque (Il en sera de même pour les écoles Diwan en Bretagne en 2001). Il est vrai qu’en ce temps-là, les multiples manifestations et autres grèves de la faim en faveur de la reconnaissance de ces écoles se succédaient et que les militants parents et enseignants étaient considérés comme des terroristes. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, ces écoles sont sous contrat avec l’Education Nationale (grâce à l’actuel haut commissaire au plan François Bayrou alors ministre de ladite Education Nationale), les nombreuses statistiques tout à fait officielles réalisées régulièrement depuis près de cinquante ans prouvent sans ambiguïté que le niveau des élèves sortis de cette filière d’enseignement immersif, même en français, est excellent, voire meilleur que la moyenne des élèves français toutes filières confondues.

Mais au fait, qu’entend-ton par système d’enseignement immersif dans le paysage des langues régionales de France? Car on lit et on entend à peu près tout et son contraire sur cette méthode pédagogique, et en tout cas des explications très parcellaires. Cette approche d’apprentissage des langues a été initiée dans les années 1960 notamment au Canada. Elle a largement contribué à la réappropriation du français au Québec. Dans les écoles de type Seaska en Pays basque, la langue basque est langue d’apprentissage et de communication dans tous les espaces de la vie scolaire: classe, garderie, cantine, cours de récréation… Langue unique jusqu’au niveau CE1 avec ensuite introduction progressive du français et à partir du collège, des autres langues vivantes. Grâce à cette approche, les élèves sont parfaitement bilingues à la fin du primaire et souvent trilingues à la fin du lycée. Les programmes scolaires sont ceux de l’Education Nationale, les élèves passent les mêmes examens que tous les élèves français. La grande différence avec le système bilingue développé dans les écoles publiques et privées confessionnelles réside dans le fait qu’il s’agit d’un enseignement en parité horaire français-basque dès la maternelle assurant en matière de maîtrise de la langue basque des résultats nettement moins probants, qui plus est dans un environnement scolaire presque exclusivement francophone. En effet, dans un environnement aujourd’hui profondément diglossique – présence sur un territoire de deux langues aux statuts et fonctions sociales inégalitaires ce qui est totalement le cas des langues historiques de France- seule une approche immersive de l’enseignement de la langue en danger peut permettre dans le meilleur des cas de la sauver, dans une moindre mesure d’empêcher sa disparition. Surtout après des décennies de dénigrement, d’exclusion, d’ostracisation des langues régionales jusqu’à en faire, dans la mentalité communément répandue, des patois. A savoir des sous-langues, tout juste bonnes à être pratiquées et encore, si on le souhaite, en famille.

Alors, rien que le mot immersif a fait sortir de ses gonds l’actuel ministre de l’Education Nationale Jean Michel Blanquer. Et d’agiter bien évidemment, du LREM jusqu’à la France Insoumise- ne parlons pas du Rassemblement National-le spectre du repli identitaire. Avant, nos langues étaient le terreau de l’obscurantisme, l’apanage des curés et des paysans. Aujourd’hui, elles seraient le ferment du séparatisme. Pauvre France ! Tu te fourvoies complètement. Depuis longtemps, tu confonds – ne voulant pas passer pour un complotiste moyen, je n’irai pas jusqu’à dire à dessein – intégration et assimilation. Intégrer, c’est accueillir l’autre, assimiler, c’est nier l’autre. Depuis des décennies que tu détruis toute la richesse linguistique de ton territoire, tu ne te rends même plus compte que tu fabriques des citoyens handicapés de la langue, des langues, des glottophobiques (de glotto (langue) et phobie (peur), glottophobie, concept inventé par Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2). A titre d’exemples, propos entendu à l’entrée d’une exposition trilingue français-basque-espagnol : viens chéri, ce n’est pas pour nous, tout est en basque…Ou bien devant une signalétique bilingue français-basque (qu’on se rassure, non pas basque -français et le français écrit bien plus gros que le basque): ils font chier ces basques avec leurs panneaux en basque, on ne sait plus où on va…
Pauvre France ! Tu n’es pas le pays de mon enfance. Sur ma carte d’identité, mon prénom est Dominique. Aujourd’hui, tout le monde m’appelle Txomin. Car dans les années 1950, ce n’était pas seulement les signes diacritiques qui étaient discriminés; il était tout simplement interdit d’écrire un prénom en basque ou en breton ou en corse… à l’état civil. Lorsque je suis entré à l’école à cinq ans, je ne savais pas un mot de français. Ma première langue étrangère, le français donc, on me l’a imposé du jour au lendemain, faisant de moi un ado introverti et complexé jusqu’à ce qu’à 17 ans, je m’immerge totalement durant un mois dans un stage pionnier d’apprentissage de ma langue maternelle, l’euskara, la langue basque. Et à temps, de me reconnecter, comme on dit aujourd’hui, avec la langue entendue dans le ventre de ma mère. Ce stage était organisé alors par une association appelée Mende Berri qui veut dire littéralement Monde Nouveau. Non, la dernière décision du Conseil constitutionnel n’incarne pas un monde nouveau. Ni le monde d’après.

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