Villes martyres, de Gernika à Marioupol

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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A l’heure des bombardements massifs en Ukraine, la mémoire s’organise encore pour commémorer les 85 ans du bombardement de Gernika, l’une des premières villes à inaugurer cette stratégie de la terreur.

8 5 ans se sont donc écoulés depuis le bombardement de Gernika, survenu le 26 avril 1937, en plein après-midi. Il ne resta pas grand-chose de la cité sur laquelle s’acharna l’escadron aérien germano-italien que la rébellion franquiste avait dépêché sur place.

Ce devait être la démonstration parfaite qu’une nouvelle façon de guerroyer en semant la terreur, était possible. Ce fut un indéniable fait de guerre, doublé d’un crime contre l’humanité jamais jugé comme tel. Pourquoi avoir choisi Gernika ? Raison essentielle, c’est que la cité ouverte abritait le chêne ancestral, symbole des “libertés” basques. L’arbre et ses abords furent épargnés par les bombes (Dieu sait par quel miracle !) tout comme l’église du village. Mais elle abritait également une usine importante (Astra, machines-outils-armement), qui resta sur pied. Ses entrailles révélèrent lors de l’un des réaménagements successifs dont elle fut l’objet (avant de devenir maison de la culture), l’existence d’un abri anti aérien utilisé durant la guerre civile.

Mais voilà qu’un nouveau nom s’est ajouté à la longue liste des cités-martyres entrées dans l’Histoire pour avoir été les proies d’engins de mort tombés du ciel. L’on a compris qu’il s’agit de Marioupol. Elle a donc fait irruption dans ce cercle de villes pilonnées et assiégées par l’ennemi du moment décidé à semer la terreur. La cité ukrainienne abritait quelque 400.000 personnes avant le début de la guerre que la Russie livre à sa voisine, depuis le 24 février 2022. Combien reste-t-il d’habitants dans ce nouveau champ de ruines, assailli par l’armée russe ? (Nul ne savait le dire avec certitude alors que nous écrivions ces lignes).

L’ère contemporaine aura donc sacrifié une myriade de villes comme l’anglaise Coventry (attaquée par l’Allemagne, novembre 1940), l’allemande Dresde, surnommée “la Florence de l’Elbe” (cible des bombes alliées, février 1945), la française Le Havre (sous le joug allemand, elle aussi rasée par les Alliés, 5-11 septembre 1945), les japonaises Hiroshima et Nagasaki (frappées par deux bombes atomiques lancées par l’US Army 6 et 9 août 1945), la tchétchène Grozny (anéantie par l’armée russe, 1999), sans oublier Alep, la syrienne (victime de l’armée russe allée prêter main forte au dictateur Bachar al-Assad (15-22 décembre 2016)…

Les Désastres de la guerre

L’on pourrait en citer d’autres. Arrêtons-nous ainsi plus près de nous, à Otxandio (attaquée le 22 juillet 1936) en Biscaye. Ou bien à Durango elle aussi en Biscaye (ciblée le 31 mars 1937). Ou bien encore à Belchite (détruite entre le 24 août et le 26 septembre 1937) en terre aragonaise. Les deux premières furent la proie du régime franquiste, la troisième celle des troupes républicaines, lors de la bataille de l’Ebre qui fit des milliers de victimes.

C’est à titre d’exemple que le régime franquiste laissa les ruines de Belchite en l’état. Le Caudillo en fit, en effet, l’un des symboles de la“barbarie rouge”. Les pierres ont souffert de l’usure du temps, mais sont toujours bien visibles, telles un sinistre décor ocre-rouge de cinéma posé à ciel ouvert, dans une plaine ouverte à tous les vents. Un nouveau Belchite (appelé aussi « Pueblo nuevo”), fut officiellement inauguré par le dictateur en 1954. Il avait été construit hors champ de ruines, par des prisonniers détenus dans un camp situé non loin, appelé“La petite Russie”.

La reconstruction de Gernika quant à elle, allait être entreprise sans trop tarder. Le régime espérait que ce fait de guerre se ferait “oublier” le plus rapidement possible !

C’était, heureusement, sans compter le génie de Pablo Picasso dont le Guernica, présenté à l’Exposition Universelle de Paris en 1937, allait devenir un grand symbole de tragédie humaine.

Thème que Francisco de Goya avait déjà illustré à sa façon avec sa fameuse série de gravures Les Désastres de la guerre.

Reste que tel un phare, le tableau de Picasso révolutionna le monde de l’art. Il allait non seulement réveiller, mais nourrir les mémoires.

L’institut Gogora à Bilbao

85 années plus tard, aucun gouvernement espagnol n’a encore jugé nécessaire de reconnaître la responsabilité de l’Etat espagnol dans la tragédie de Gernika dont il ne reste plus une ruine. Il est vrai que la question de la mémoire historique et du rôle clef que celle-ci doit jouer dans la recherche du vivre ensemble, n’ont pas vraiment préoccupé les chefs de gouvernements espagnols qui se sont succédé  au sortir de la dictature. Ceci, après la mort du général Franco, le 20 novembre 1975, année qui ouvrit la voie à une Transition démocratique, au cours de laquelle la société espagnole entreprit de tourner la première page d’une histoire dévastatrice.

Faut-il préciser que Guernika Gogoratuz (“Souvenons-nous de Gernika”), est le nom donné à l’association mémorielle créée dans la cité en 1987. Ajoutons que l’Institut de la mémoire du vivre ensemble et des droits humains Gogora (“Memoire”), créé en 2013 à l’initiative du gouvernement autonome d’Euskadi, coordonne toutes les politiques mémorielles, qu’elles concernent la guerre civile elle-même, la dictature franquiste (1937-1975), les groupes paramilitaires armés qui sévirent majoritairement dans les années 70-80 et enfin ETA qui perdura de 1959 à 2018 jusqu’à son auto-dissolution.

Gogora, dirigé par Aintzane Ezenarro, (ex- journalisme et ex-membre du parti Aralar), dirige cette institution basée à Bilbao. Celle-ci a produit une série d’ouvrages édités en euskera et espagnol, réalisés avec la collaboration de la société savante Aranzadi. Les ouvrages publiés sont, entre autres, consacrés aux victimes mortelles de la guerre civile, à la déportation de prisonniers basques aux camps d’extermination du IIIe Reich (1940-45), aux fosses communes et exhumations de la guerre civile en Euskadi-Navarre, aux bombardements survenus au cours de ce conflit fratricide déjà vieux de 85 ans.

A la fin du mois de mars, le gouvernement basque rendait hommage aux 2194 personnes exécutées en Euskadi dans les années 1936-1945. Parmi elles, une moitié de civils et une soixantaine de femmes.

Gernika Gogoratuz créé à l’occasion du 50e anniversaire du bombardement : www.gernikagogoratuz.org

Institut Gogora : https://www.gogora.euskadi.eus

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