80 ans après la Retirada

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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31 départ en camion (collect J Dubernat)

Départ en camion du Frontstalag 222. © Collection J. Dubernat.

Par ces temps de tensions migratoires, dont se nourrissent tous les populismes, remémorons la déchirure humaine des 500.000 Républicains vaincus franchissant le col du Perthus à la rencontre d’une hospitalité française mal vécue.

Il y eut donc la Retirada de l’hiver 1939 (engagée fin janvier), toujours vivante dans les mémoires. 80 ans plus tard, le mot littéralement entré dans le lexique international des horreurs de la Guerre, évoque cette immense colonne de marcheurs harassés, fuyant la guerre civile espagnole dans le froid et la neige, à la chute de la Catalogne républicaine.

Ce gigantesque mouvement de foules de miliciens républicains et de civils (quelque 500.000 personnes), franchit les Pyrénées au col du Perthus, en quête de salut sur le sol français. La plupart d’entre eux n’y trouvèrent que des camps de concentration et d’internement grillagés, pour certains aménagés à même les plages de la Méditerranée.

Cet anniversaire coïncide avec la fin de la guerre, proclamée le 1er avril 1936. Dans une Espagne en pleine campagne électorale qui n’en n’a pas encore fini avec ses vieux démons. C’est à ces exilés de la dernière heure que le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a rendu un premier hommage officiel le 24 février 2019. Aucun de ses prédécesseurs en exercice n’avait eu ce geste ! Le dirigeant socialiste a demandé “pardon” à l’exil républicain, lors de la pose d’une plaque commémorative au camp d’Argelès-sur-Mer où 100.000 réfugiés furent parqués. Il s’est aussi recueilli sur les tombes du poète Antonio Machado à Collioure et de Manuel Azaña, à la fois homme de lettres et ancien président de la République espagnole de 1931, à Montauban. Tous deux succombèrent à l’arrachement de l’exil. Ce jour-là, Pedro Sanchez assura que “la Constitution espagnole de 1978 avait restauré les valeurs de la République de 1931”.

Le camp du Polo à Bayonne

Quel point commun entre les cérémonies du 24 février à Argelès-sur-Mer et celle du 14 avril 2019 au cimetière de Bayonne, jour anniversaire de la proclamation de la république de 1931 ? La Retirada, elle encore. Bayonne dut en effet accueillir de 600 à 800 réfugiés espagnols qui, n’ayant pas trouvé place dans les camps du Sud-Est méditerranéen, connurent deux jours d’errance à bord d’un train français surpeuplé, avant d’être déposés dans la cité. Ils purent s’installer dans le camp d’hébergement improvisé du Polo (le Frontsalag 222). Le Pays Basque allait en enterrer la mémoire dans l’après-guerre sulfureux de l’Occupation allemande et à partir de 1960, lors de la construction du nouveau quartier Polo Beyris. Edifiant !

Un ouvrage collectif, extrêmement documenté, lui est spécialement consacré(1) . De 8.000 à 10.000 personnes y ont séjourné : réfugiés espagnols tout d’abord, puis soldats coloniaux prisonniers des Allemands, puis collaborateurs présumés et enfin, soldats allemands prisonniers des français. Comme le rappelle Jean-Claude Laharie, auteur de la préface de l’ouvrage, la première initiative revient à Jean-Claude Malé de l’association des Amis du musée de la résistance de Pau. La première rencontre que le Palois suscita à la Maison de la Vie Citoyenne du quartier, a débouché sur la création d’un groupe de travail parvenu à briser une épaisse chappe de plomb. Celle-là même qui recouvrait ces espaces… précédemment occupés par un terrain de Polo très prisé dans les années 30. 80 ans après, le maire de Bayonne et le consul d’Espagne se sont, eux aussi, retrouvés dans un cimetière.

A Saint- Léon, en compagnie d’une délégation bayonnaise des Anciens guerrilleros espagnols en France – Forces françaises de l’intérieur(3), autour de Jean Muñoz, fils de guerrillero. Plaque et fleurs déposées sur la tombe d’Alvaro de Orriols, ce célèbre dramaturge catalan (ami des poètes Federico Garcia Lorca, Antonio Machado, Rafael Alberti…) qui allait faire souche à Bayonne avec une partie de sa famille. On lui doit le récit hallucinant de sa Retirada, entre femme et enfants, tiré de son journal illustré dont la version française, Les feux du Perthus, a été traduite par son petit-fils Didier Damestoy de Orriols. 40 ans d’obscurantisme Pour se réchauffer sur leur chemin, les chemineaux déracinés allumaient des feux de branches et feuilles mortes, abattant même des arbres s’il le fallait. Des feux qu’Alvaro de Orriols comparait à des torches de la Liberté, sans doute aussi symboliques que celle brandie par la célébrissime statue de Liberty Island à New York. Les voir s’éteindre ? C’était juste replonger dans la nuit. Ils savaient que l’obscurantisme les envelopperaient, mais ils ignoraient qu’il se prolongerait quarante années durant. A Saint-Léon, l’évocation de cet exil par le maire Jean-René Etchegaray et le consul d’Espagne, allait précéder dans un silence glacé l’énumération de la liste des 19 très jeunes enfants et des deux femmes d’origine espagnole décédés au camp du Polo.

Pourquoi donc devant la tombe, lourde de symbolique, d’Alvaro de Orriols ? Parce que le lieu où reposent ces victimes innocentes n’est toujours pas connu.

(1).La République proclamée le 14 avril 1931 est tombée le 1er avril 1936, date marquant la fin de la guerre civile

(2) Polo Beyris. Un camp oublié à Bayonne. 1939- 1947 Signé Collectif pour la Mémoire du Camp de Beyris. 2019, édité par Elkar. Y ont notamment pris part Claire Frossard, Michèle Degorce, Philippe Durut et John Guse, Mixel Esteban, Claude Labat

(3)  Les feux du Perthus 2011, édité par Privat. En espagnol Las hogueras del Pertus.

Mertxe, “enfant de la guerre”

On le sait bien, la Paix ne peut pas se résumer à la fin de la violence, disons plutôt de toutes les violences. Elle exige justice, réparation et mémoire. Autant d’exigences restées lettres mortes à la fin de la guerre civile comme le crie El silencio de otros (“Le silence des autres”) documentaire lourd de cruelles vérités, signé Pedro Aldomovar, sorti sur les écrans fin 2018.

Elle vit à Saint-Jean-de-Luz. Mertxe (Mercedes à l’état-civil) Akordarrementeria Etxaburu Osa Badiola (née en 1932 lors de la Deuxième République) est de ceux que la guerre a laissé orphelins de vérité et de reconnaissance. Elle fut avec son frère José Martin et sa soeur Pakita, de ces “enfants de la guerre” mis à l’abri à l’étranger, au plus fort des combats. Elle, qui avait entendu les bombes tomber sur Gernika (sa famille vivait tout près, à Lekeitio) avait dû quitter son village pour Las Arenas près de Bilbao, puis Barcelone (où la guerre faisait rage), puis Paris et Charbonnay, accueillante commune de Bourgogne. Lorsque les autorités françaises décidèrent que les réfugiés espagnols étaient devenus trop nombreux, Mertxe, son frère et sa soeur durent partir pour la Belgique : “Nous étions une vingtaine d’enfants dans une petite colonie, des Catalans, deux Valenciens et nous les trois Basques. Nous étions très bien traités, gâtés… mais c’est là que nous avons appris la mort de notre père qui se battait avec les républicains. Arrêté, il avait connu 13 prisons et attrapé une maladie terrible, l’anthrax…” La guerre de 39-45 arrivée en Belgique, les enfants durent prendre le chemin du retour en octobre 1939. Ils firent un long voyage en train, complètement esseulés mais chargés de vivres. Leur mère partie à leur recherche les retrouva à la Casa de la Misericordia de Bilbao, tenue par des religieuses de sinistre mémoire. Deux oncles de Mertxe, Juan Bautista (26 ans, vu pour la dernière fois à Palma de Mallorca) et José Lucio (22 ans, aperçu une dernière fois à Santoña, déclaré “suicidé”) disparurent corps et biens. Ils font partie des 100.000 disparus de la guerre, conclue par ce que Mertxe appelle “la paix des cimetières”.

Henry Diaz

Henry Diaz

Henry Diaz sur le front madrilène

C’est en janvier 1939 qu’Henry Diaz originaire du Berry (il se partage entre Bourges et Bidart) avait lui aussi quitté le sol espagnol, “rattrapé” par l’armée française exigeant qu’il fasse son service militaire “comme tout le monde”.

A son arrivée au port de Toulon, à peine débarqué il était arrêté, enchaîné à un compagnon de route et transféré au fort Saint-Nicolas pour “insoumission de classe”. On a compris qu’Henry Diaz, deux fois blessé en Espagne, n’était pas vraiment “Monsieur tout le monde”.

Il venait de combattre dans les lignes républicaines sur le front de Madrid, le plus sanglant de tous dit-on, enrôlé dans les Brigades internationales où il s’était engagé sans hésiter (1). Le vieil homme à la mémoire intacte a célébré ses 102 ans, le lundi 22 avril 2019. Presque incrédule, toujours fidèle à ses convictions communistes forgées dans le sillage de son père émigré espagnol en France il se prend la tête entre les mains : “C’est vrai que j’étais là-bas il y a 80 ans. Et je n’avais que 19 ans ! Je voulais faire ce que je savais être mon devoir, combattre le fascisme…” Après la défaite républicaine, Henry Diaz (ouvrier d’usine à 13 ans) reprenait donc le flambeau de la lutte antifasciste sur le sol français : maquis, Résistance, incarcérations, évasions successives… “Je n’ai fait que mon devoir !” dit-il encore et encore.

(1) Guerre d’Espagne. Un jour, il a pris les armes contre le fascisme… paru en 2018, chez France Libris. Auteur Michel Etcheverry.

Un commentaire

  1. Degorce
    Publié le 30/06/2019 à 12:43 | Permalien

    Bonjour,article très intéressant,toutefois une petite précision,lorsque les réfugiés espagnols sont installés par la ville de Bayonne dans les bâtiments en dur du Polo (surtout des femmes et des enfants),il n’est pas encore question de »frontstalag »…dénomination donnée par les Allemands aux nombreux camps ouverts en zone occupée pour y enfermer les prisonniers coloniaux qu’ils ne voulaient pas en Allemagne.
    Cordialement. Michèle Degorce.