A la source de l’abertzalisme d’Iparralde

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Lundi de Pâques 15 avril 1963 à Itsasu. En présence de quelque 300 personnes, debout devant le jeune chêne qu’ils viennent symboliquement de planter, Ximun Haran et Julen Madariaga célèbrent le premier Aberri eguna d’Iparralde. Ainsi naît le mouvement Enbata qui sera le creuset des réflexions idéologiques de l’abertzalisme du Nord.

Jon et Peio Etcheverry-Ainchart ont saisi l’occasion du 50ème anniversaire de la Charte d’Itsasu pour raconter, au travers de témoignages et de réflexions recueillis, l’histoire du mouvement abertzale du Nord.

Ils reviennent sur la véritable aventure qu’a été la rédaction de leur livre Le mouvement Enbata, à la source de l’abertzalisme du Nord.

Enbata : Le livre que vous sortez au sujet du mouvement Enbata est l’aboutissement d’un long travail. Comment l’avez-vous mené ?

Peio Etcheverry-Ainchart : Pour nous, les deux principales sources auxquelles nous nous sommes abreuvés ont été évidentes : les archives d’Enbata d’une part – sources de base puisqu’elles sont la matière première de la recherche historique – et les témoignages oraux des acteurs de l’époque. Ce fut un privilège de pouvoir passer chaque fois plus de deux heures avec cette grosse douzaine de militant(e)s, choisie comme un panel sinon complet du moins représentatif de ce qu’Enbata a pu être à l’époque. Surtout, ces entretiens ont été enregistrés et filmés par les bons soins de nos amis de Kanaldude, afin de conserver pour la postérité les images, les voix, les attitudes, qui expliquent aussi à leur manière cette histoire. On ne peut pas ne pas remercier chaleureusement tous ces témoins, sans qui ce livre n’aurait pu être possible. Le reste est affaire de bibliographie, de mise en contexte, de vérifications, pour parvenir à livrer un ouvrage qui trahisse le moins possible la réalité historique.

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www.ibaifoto.com – J. Abeberri, J.-L. Davant eta J.Madariaga 2013ko Aberri Egunan Itsasuko Harrian

Enbata : Est-il facile de replonger dans cette réalité historique vieille de plus de cinquante ans ?

Jon Etcheverry-Ainchart : C’est une société qui nous est apparue terriblement bloquée. Le pays est pauvre économiquement car les rares industries existantes, réalisations de la première révolution industrielle, vont mal ou très mal. L’agriculture exploite des terrains limités et survit, et la mécanisation commence à peine. Il n’y a pas l’eau courante dans les fermes, pas de téléphone, pas de routes ou peu dans les communes. Ainsi le curé de Baigorri voit, avec quelque surprise,  assis sur le cercueil qu’ils transportent depuis le quartier de Belexi vers l’église du village, quatre ou six hommes en train de boire des rasades de vin. Ils ont une heure de marche ou plus jusqu’à l’église, il fait chaud et il faut bien tenir le coup. Ils n’avaient pas oublié de se munir d’une ou deux bouteilles… et pas d’eau ! Culturellement, le basque est interdit à l’école, et souvent réprimé, la population a une mauvaise image de sa basquitude, sauf de très rares exemples, comme M. Noblia, le fabricant de chocolat, qui passe des mois en Côte d’Ivoire et oblige ses enfants à lui écrire une lettre en euskara chaque semaine. Sa fille sera l’une des fondatrices de la première ikastola. Le mouvement culturel va démarrer très lentement : ainsi nous avons trouvé admirable, avec le recul, de voir Jean Nesprias passer avec sa vespa dans les écoles «libres» pour enseigner la danse, et ce, qu’il pleuve, qu’il vente, verglas ou pas… Mais plus encore, la société nous semble totalement bloquée sur le plan politique en ce sens que peu de gens pensent par eux-mêmes. On est d’un clan (xuri ou gorri), on vote comme veut le curé ou du côté où penche l’instituteur… Il n’y a pas de culture politique. Ce qui va faire bouger les choses, c’est l’ouverture de l’école secondaire et bientôt l’université. La jeunesse va ramener des idées nouvelles. Mais il faudra une quinzaine d’années pour que les idées nouvelles s’implantent, avec beaucoup de difficultés.

Enbata : Qu’est-ce qui vous a le plus frappés dans tout ce que vous avez pu lire ou entendre ?

P. E-A : Personnellement, en tant qu’acteur politique plus encore qu’en tant qu’historien, je crois que c’est l’audace et le talent. Audace car oser tenir un discours aussi rupturiste que « notre seule patrie est Euzkadi » dans le Pays Basque de cette époque-là, en se frottant ostensiblement à la population à la sortie des églises ou à la frontière de Biriatou, cela tenait presque de l’inconscience… Aujourd’hui, on ne risque plus de crachats quand on dit qu’on est abertzale ; mieux, on serait plutôt courtisés. Mais à l’époque, mieux valait sortir couvert et quoi qu’on pense d’Enbata, on ne peut que saluer le courage dont ses membres ont fait preuve. Talent ensuite, car tout était à faire en termes de projet. Tout à créer, à penser, à formuler : un projet politique, un discours économique, un modèle social, une stratégie militante dotée d’une déclinaison électorale, une manière de communiquer, des modes de structuration interne, des sources de financement, une action antirépressive… Des choses qui nous paraissent évidentes aujourd’hui, après plusieurs décennies passées à les perfectionner, mais qu’il fallait à l’époque créer de toutes pièces et entre si peu de gens, comparé à aujourd’hui…

Enbata : Y a-t-il des personnages que vous avez découverts ou redécouverts ?

J. E-A : Ah oui, Michel Burucoa, par exemple. Voilà un personnage dont la modestie et la générosité sont très peu à la mode et à l’esprit actuels. Il dit peu ou rien mais il fait. C’est un modèle absolu, quelqu’un parmi ceux interviewés a même dit “un saint”. Et puis Jean-Louis Davant, lui aussi d’une très grande modestie, alors qu’il multiplie les talents : la langue, l’économie et – c’est moins connu – l’analyse politique, les projets politiques et, plus étonnant, l’écriture d’un livre d’histoire, tout cela avec un militantisme et une disponibilité étonnants. C’est assez prodigieux. Et Patxi Noblia ! Son caractère aussi pessimiste lié à un grand talent d’organisation, cela semble antithétique et pourtant ! Que de bonnes pioches pour Enbata ! On souhaite encore et encore pour Iparralde (restons modestes), des militants aussi talentueux et aussi désintéressés, qui ne demandent rien pour eux-mêmes sinon servir. Comparez avec le livre de MAM qui vient de sortir en même temps que celui-ci et vous serez édifiés. Et Christiane Etchalus, quelle femme ! Aimant tant la vie, si représentative de l’intérieur.

Enbata : Votre propre père et grand-père, Jean Etcheverry-Ainchart, était aussi membre d’Enbata. Lui aussi, vous l’avez redécouvert ?

P. E-A : C’est peut-être moi qui peux en parler avec le plus de recul, car, d’évidence, je ne l’ai pas connu à cette époque. Au regard de ce qui a été dit précédemment, je dois avouer que je suis ressorti de cette étude avec plus d’admiration encore pour mon aitatxi que lorsque j’y suis entré. Un notable du Pays Basque intérieur qui soutient ces jeunes un peu fous et méprisés par la plus grande partie de la population, et ce jusqu’à se présenter aux élections en leur nom. Lui encore, vice-président du Conseil général, qui reste debout devant le préfet tout puissant à l’époque et lui déclare qu’il ne s’assiéra pas tant que ses frères réfugiés en grève de la faim dans la cathédrale de Bayonne n’auront pas été mis à l’abri d’une expulsion. Qui fait cela aujourd’hui ? Mon père et moi avons volontairement renoncé à relater pas mal de détails de ce genre pour ne pas paraître en faire trop à son sujet, mais cet entretien me permet de laisser entendre que le personnage aurait mérité davantage, ce que tous les témoins interrogés nous ont par ailleurs d’eux-mêmes souligné.

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www.kanaldude.tv – Bertan 15 bat bideo Enbataren 50 urte betetzeari buruz

Enbata : Des choses qui vous ont fait rire ?

J. E-A : Surtout les dons de Henri Grenet et de Bernard Marie à Enbata à la suite des élections législatives de 1967 et les conditions dans lesquelles ils se prononcent en faveur du département Pays Basque. Et puis aussi les conditions dans lesquelles vivent les militants de l’époque au 14, rue des Cordeliers, avec Ximun Haran qui ne supporte plus de trouver dans son tiroir les vieilles sandales de Patxi Noblia – qui loge alors au local –, et qu’il finit par balancer par la fenêtre (les sandales, pas Noblia…). Et toute la campagne en faveur de Christiane Etchalus pendant l’été 1965 : ces motards de la police qui font Pau-Bayonne tout l’été pour faire interdire les numéros où Franco et Hitler passent en revue les troupes dans la gare d’Hendaye et le petit jeu de numérotation du journal, c’est épique !

Enbata : Des surprises aussi ?

J. E-A : Oui, celle de voir un commissaire de police ex-résistant, Pierre Duny-Pétré, être un fidèle membre  de l’équipe de rédaction pendant des années tout en travaillant dans son commissariat. Comme quoi, il y a des gens bien partout et les justes causes n’ont pas de frontières. À côté de cela, on apprend des choses assez lamentables comme l’invitation de l’ambassadeur d’Espagne à l’Eskual Etxea de Paris ou à la Grande Semaine de Saint-Jean-de-Luz. Même avec le recul, on a du mal à croire qu’il se trouvait des démocrates, des républicains pour faire de telles choses avec une dictature. Mais de Gaulle lui-même voulait expulser Madariaga et Txillardegi pour signer un accord d’armement avec l’Espagne. L’exemple venait donc de haut.

Enbata : Avez-vous eu des difficultés à appréhender certains sujets ?

P. E-A : Dans toute aventure humaine, surtout dans le domaine politique, il y a de petites ou grosses anicroches qui sont ensuite compliquées à relater. C’est par exemple le cas de « l’affaire Labéguerie », au sujet de laquelle nous avons tenté de donner les principaux éléments d’analyse, sans d’ailleurs cacher notre sentiment sur la question. Il en est de même de la crise d’Enbata dans les années 1967-1968, cristallisée autour de deux figures fortes du mouvement. Il est délicat de revenir sur cette histoire qui relève autant sinon plus de caractères que de politique. Mais le recul du temps et surtout la reconnaissance par tous du fait que l’essentiel est ailleurs et qu’il est surtout positif, nivelle le côté dramatique que cela a pu prendre à l’époque et c’est tant mieux.

 Une véritable révolution sociale

Aucun abertzale ne peut renier l’apport d’Enbata qui provoqua, selon nous, une véritable révolution sociale. Et apparemment, même si c’est quelquefois du bout des lèvres, tout le monde reconnaît que ce fut le point de départ de l’abertzalisme au nord. Bien sûr chacun “tue son père” mais continue aussi son père, même si c’est d’une autre façon. Et, ce n’est pas si connu que ça, il ne vint pas du sud puisqu’il est né concomitamment à ETA au sud et, on peut le dire, sans EAJ/PNB. Revenir à cette époque des années 50 et 60, c’est voir comment tout est parti mais aussi se poser des questions sur la suite et cela permet de s’interroger et s’inquiéter sur toutes les divisions qui ont suivi. Rappelons qu’Eugène Goyheneche parlait de tribalisme à propos des Basques en politique… Pendant quelques dizaines d’années, on aura ensuite un vrai talent pour offrir à l’adversaire les bâtons pour se faire battre. Il faut aussi y réfléchir. Enbata n’a jamais vécu de scission, c’est aussi à mettre dans le bilan.

Jon et Peio Etcheverry-Ainchart