Erdogan, Gülen et les Kurdes

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David Lannes
David Lannes
Chercheur et enseignant.
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Des combattantes kurdes sur la ligne de front contre Daech.

Des combattantes kurdes sur la ligne de front contre Daech.

Depuis la tentative de coup d’Etat menée par une partie de l’armée le 15 juillet, le président turc Recep Tayyip Erdogan se livre à une purge d’une ampleur à peine croyable. Plus de 100 généraux, 32 amiraux et 1.500 officiers ont été démis de leurs fonctions ; par ailleurs, 60.000 fonctionnaires ont été renvoyés, près de 3.000 juges et procureurs suspendus, 100 médias fermés. Dans ce contexte répressif, quel sera le devenir du peuple kurde.

Les accusations fantaisistes
mais récurrentes
faisant du PKK
un allié de Gülen
n’augurent rien de bon.

La purge menée par Recep Tayyip Erdogan vise principalement les adeptes de Fethullah Gülen, un prédicateur naguère proche d’Erdogan et accusé d’être l’instigateur du coup d’Etat, mais son impact sur l’ensemble du pays est considérable.

Les Kurdes en particulier se demandent quel sera leur sort dans la nouvelle Turquie qu’Erdogan est en train de façonner.

Cette crise de l’Etat turc survient alors que le conflit avec les rebelles kurdes du PKK connaît l’une des phases les plus violentes de son histoire. Depuis que les hostilités ont repris le 20 juillet 2015, après un cessez-le-feu de deux ans et demi, les affrontements sont d’une rare intensité.

Selon un rapport récent de l’International Crisis Group, plus de 1.700 personnes ont trouvé la mort depuis un an – un chiffre que l’on doit réévaluer à la hausse si l’on se fie aux chiffres des belligérants qui revendiquent respectivement la mort de 4.949 membres du PKK et de 1.557 membres des forces de sécurité.

La tentation est donc grande pour le pouvoir turc de cibler également les Kurdes dans sa lutte contre l’hydre qu’il a dénommée FETO/PDY (organisation terroriste güléniste/structure d’Etat parallèle).

Erdogan n’hésite d’ailleurs pas à affirmer qu’il “n’y a pas de différence entre le PKK, le groupe Etat islamique et l’organisation de Fethullah Gülen. Ils travaillent tous avec le même objectif”.

Non-sens absolu

Il n’est donc pas anodin que Gülen ne se fasse pas accuser uniquement d’être Arménien, et/ou Juif, et/ou membre du conseil du Vatican mais également d’être un allié du PKK.

Erdogan toujours : “vous n’avez pas besoin d’être un devin pour voir que le mouvement de Gülen est derrière les attaques du PKK”.

L’armée a même dû démentir une rumeur persistante affirmant que 60 militaires putschistes dont 3 généraux s’étaient réfugiés dans une base du PKK en Irak !

Selon le journaliste Ahmet Sik, emprisonné en 2011 pour avoir révélé dans un livre l’infiltration des Gülenistes au sein de la police, ces accusations de proximité entre le mouvement de Gülen et le PKK sont “un non-sens absolu”.

Le PKK est par exemple convaincu que ce mouvement avait fait capoter un cessez-le- feu des rebelles kurdes en 2009 en organisant l’arrestation de milliers de militants kurdes partisans d’une solution pacifique. Hatip Dicle est l’un d’eux. Ancien parlementaire et membre d’une délégation autorisée à rencontrer le leader emprisonné du PKK Abdullah Ocalan, il estime dans Al Monitor que “le mouvement kurde est la dernière organisation que l’on peut accuser de collusion avec les Gülenistes […] Ocalan a averti de la pénétration du mouvement au sein de l’Etat entre 2013 et 2015, quand il faisait tout son possible pour bloquer le processus de paix”.

Il est en effet vrai que les médias proches de Gülen se livrent à une véhémente propagande anti-kurde et que les généraux en charge de la répression au Kurdistan font partie des putschistes.

Parmi les nombreuses accusations faites au mouvement de Gülen, la plus fondée est donc celle d’avoir saboté le processus de paix…

Le défi du HDP

La réponse du parti pro-kurde HDP à la tentative de coup d’Etat a également été sans ambiguïté – ce qui ne l’empêche pas de continuer à combattre le système Erdogan. “On ne devient pas démocrate en se contentant de s’opposer aux coups d’Etat” a déclaré le leader du HDP Salahattin Demirtas, “nous sommes contre les coups d’Etat, mais aussi contre les systèmes dictatoriaux et la répression du gouvernement”.

Comme le rapporte Al Monitor, le dirigeant kurde voit dans la réponse à apporter à la tentative de coup d’Etat “une opportunité historique” pour la réconciliation nationale d’un côté, et un “champ de mines” menant à davantage de conflits de l’autre.

C’est malheureusement la première voie qu’Erdogan semble vouloir emprunter puisque le HDP a été exclu des divers rassemblements d’unité nationale organisés avec l’opposition, alors qu’il représente la troisième force politique en Turquie.

De même, les accusations fantaisistes mais récurrentes faisant du PKK un allié de Gülen n’augurent rien de bon. Dans ces conditions, il semble peu probable qu’Erdogan relève le défi que lui a lancé le HDP lors d’un grand rassemblement qu’il organisait le 31 juillet pour dénoncer la tentative de putsch : “Reprenez vos esprits et répondez à nos appels pour la paix, pour que nous puissions ensemble faire de cet Etat un Etat sûr”.

Pourtant, le gouvernement aurait fait savoir au PKK que si les conditions de 2013 –à savoir un retrait des forces du PKK de Turquie– étaient de nouveau réunies, les négociations pourraient reprendre.

La circonspection s’impose cependant car de telles négociations mettraient en péril l’alliance de l’AKP, le parti d’Erdogan, avec les nationalistes viscéralement anti-Kurdes du MHP.

Tout porte donc à croire qu’il s’agit d’une manoeuvre dilatoire d’Erdogan destinée à permettre aux forces armées présentes au Kurdistan de se réorganiser après avoir été décapitées par les purges en cours.

Erdogan souhaite aussi se donner du temps pour négocier avec les différents acteurs régionaux, notamment sur le statut du Rojava (le Kurdistan de Syrie).

Je reviendrai dans ma prochaine chronique sur ce point crucial autour duquel s’amorce peut-être une véritable reconfiguration géopolitique régionale.

Un commentaire

  1. laurent orgogozo
    Publié le 24/09/2016 à 00:03 | Permalien

    Analyse très intéressante, j’attends la suite. La volte face d’Erdogan sur le plan géopolitique internationale est aussi pour moi un énorme point d’interrogation.

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