Il est venu le revenu

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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RevenuS’il fallait extraire un élément intéressant de cet abîme de faits insipides déployés par l’ensemble des médias durant cette campagne des présidentielles, ce serait, sans nulle contestation, le maintenant fameux thème du revenu universel (1), dont Benoît Hamon a fait l’axe majeur lors de la bataille des primaires du PS et de ses alliés.

Déjà, ce dispositif est expérimenté au Canada, en Inde, Namibie, Allemagne et implanté au Brésil, Alaska, Iran et Macao sous des formes diverses.

Le débat s’instaure autour de l’idée d’un minimum d’existence pour faire face aux impondérables, ou à des vies professionnelles de plus en plus éclectiques, notamment vis-à-vis d’un système économique complexe et inégalitaire où le chômage est une valeur sûre. Cette question interroge la place du travail dans nos sociétés notamment du fait de sa raréfaction depuis la fin des trente glorieuses.

Le chomdu…re !

Et si l’on en croit le site Agoravox (2), en date de novembre 2016, le nombre officiel du chômage en France, 3,5 millions, —qui ne répertorie qu’une catégorie (la A)— est bien en deçà de la réalité. Il faudrait, dans un premier temps, rajouter 2 millions supplémentaires de travailleurs pauvres qui effectuent un temps partiel (catégories B et C), 0,34 million en formation (D) et 0,42 million en contrat aidé (E). Total : 6 514.100 en comptant les colonies. Chiffre auquel on peut légitimement ajouter le chômage invisible, hors statistiques, 1 million de foyers bénéficiaires du RSA non inscrits à Pôle Emploi (sur 1 800.000 recensés), puis 1 million de bénéficiaires de la prime d’activité qui est à la recherche d’emploi stable et non précaire et autour d’1 million supplémentaire (sur 2 au total) qui perçoit l’AAH (Allocation aux Adultes Handicapés) ou une pension d’invalidé et non inscrit à Pole Emploi, ayant le désir de trouver un emploi adapté. Là, on en est autour de 9 millions. Auxquels il faudrait enfin inclure aussi près de 1,5 million de “sans-droits” comme les jeunes de moins de 25 ans qui ne s’inscrivent pas au PE car non indemnisés, certains bénéficiaires de pensions de reversions ou alimentaires, des autoentrepreneurs, des retraités pauvres qui recherchent un complément de revenus… On atteint les 10 millions de personnes à la recherche d’un emploi adapté à temps plein.

On n’en est pas revenu !

Du coup avec un chômage qui s’installe durablement, l’idée d’un revenu stable avec ou sans emploi fait son chemin. Sauf que chacun voit midi à sa porte et tout le monde se perd en conjectures. Wikipedia nous indique que c’est “un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans conditions de ressources ni obligation de travail”. D’après Thomas Piketty (3), “il est essentiel d’élargir le débat et de lier la question du revenu universel à celle de la réforme fiscale et du salaire juste”. Il faut dire que chaque année près de 70 milliards de prestations sont versées via un capharnaüm de mesures. Et de préciser “il a toujours existé plusieurs façons de concevoir le revenu universel : soit sous forme d’allocation, soit sous forme de crédit d’impôt, soit sous forme mixte”.

Ainsi pour les personnes sans emploi ou avec un emploi à temps très partiel, ce serait plutôt une allocation gérée par des administrations (allocations familiales, bourses étudiantes, RSA, …). Et d’étendre ces droits aux 18-25 ans pour sécuriser leur parcours. En revanche, pour les personnes disposant d’un emploi stable, ce revenu complémentaire serait versé sur le bulletin de salaire de type crédit d’impôt.

Cela concernerait, selon Thomas Piketty, les salaires au moins égal à 80% du SMIC et les pensions de retraite ou l’allocation chômage.

L’objectif, in fine, serait de porter le complément de revenu à 250 euros en portant le SMIC à 1.400 euros net pour des millions de salarié(e)s modestes.

Avec un chômage qui s’installe durablement,
l’idée d’un revenu stable avec ou sans emploi fait son chemin.
Sauf que chacun voit midi à sa porte
et tout le monde se perd en conjectures.

Alors qu’en penser ?

Le champ du débat est immense. Certains libéraux posent le travail comme un prérequis indispensable au versement de tout revenu considérant ce dispositif comme immoral et y voient une remise en cause de la valeur travail. D’autres conservateurs, au contraire, considèrent qu’il convient d’accorder une certaine somme d’argent aux citoyens , tantôt “filet de sécurité”, tantôt “capital de départ” pour qu’ils puissent consommer et participer à la vie de la société.

A gauche, les avis divergent aussi. Pendant que certain(e)s défendent de meilleures répartitions des richesses, la réduction du chômage et de la pauvreté, l’amélioration de l’éducation, la limitation de l’exode rural ou la lutte contre les “trappes à l’inactivité”, d’autres, tels certains économistes d’Attac, s’y opposent farouchement. Le risque serait que les entreprises payent d’autant moins leurs employé(e)s, et que seul le travail validé par la société produit de la valeur économique susceptible d’être distribuée en revenus. L’alternative au revenu universel serait une réduction collective du temps de travail et une garantie de revenu sous conditions de ressources pour tous les adultes qui sont en formation, en recherche d’emploi ou empêchés d’en occuper un.

L’universalité en question

C’est que, de ce que l’on comprend dans ce que propose Hamon, l’objectif final serait de verser 750 euros par mois à l’ensemble de la population, quel que soit le revenu des bénéficiaires : cela pose un vrai problème, peu mis en exergue dans ce débat. Cela ne viserait pas à un réajustement pour une plus grande équité sociale, une meilleure répartition des richesses puisque les plus riches pourraient en bénéficier. Un peu à la façon des allocations familiales distribuées aussi à une population aisée. Cela fait penser à cette fausse bonne idée, pas vraiment de gauche, de transport collectif gratuit pour tous alors qu’une vraie mesure progressiste, c’est celle qui permet aux plus modestes de pouvoir se déplacer à moindre frais. A l’instar des bons vacances de la CAF ou de la mise en place du quotient familial pour le paiement de la cantine scolaire. Et si l’enjeu réel du revenu de base, était de protéger les publics fragiles et vulnérables économiquement de la culture de l’incertitude ? Et si un revenu d’existence n’était qu’un élément d’une transformation sociale plus vaste ?

(1) Que l’on appelle aussi notamment “revenu de base”, “revenu social garanti” ou “revenu d’existence”.

(2) Ce site de journalisme-citoyen a été accusé de dérives conspirationnistes au sujet de certains articles publiés en 2012. Son actuel patron, Carlo Revelli, l’explique notamment par un manque d’argent et de contrôle éditorial.

(3) Thomas Piketty est un économiste de formation, spécialiste de l’étude des inégalités économiques et est auteur du livre Le Capital au XXIe siècle (2013). Il vient de devenir responsable du pôle “traité budgétaire européen” au sein de l’équipe de campagne de Benoît Hamon.