Ne pas manquer le train

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Titto Betbeder

Titto Betbeder

« Si les tendances actuelles se poursuivent, il semble difficile d’atteindre une masse critique de locuteurs, permettant de sauver la langue basque. Si les premières années d’existence de l’OPLB ont permis de poser les bases d’une politique publique, répondant à un fort désir du territoire pour la langue basque, le degré de construction actuel de la politique linguistique ne permet pas encore d’enrayer son déclin. Plusieurs limites sont identifiées : […] Par conséquent, pour sauver et revitaliser la langue, il est impératif d’aller plus avant dans la politique linguistique et d’opérer un saut quantitatif et qualitatif significatif »

Limites de la Politique Linguistique actuelle

Tel fut l’Avis adopté à l’unanimité du Conseil de Développement du Pays Basque sur l’axe Politique linguistique en juin 2014, avis sur lequel le Conseil des Elus s’appuyât ensuite pour proposer aux partenaires institutionnels un axe « Donner une nouvelle impulsion à la politique linguistique » dans le cadre du Contrat Territorial Pays Basque 2015 – 2020.
Cet avis est issu d’un diagnostic et d’un constat partagé (et ce dernier terme mérite d’être souligné tant il révèle la seule avancée significative issue de toute la démarche de définition et négociation Contrat Territorial) que, malgré les avancées indéniables de ces dernières années, en continuant à ce rythme, nous nous retrouverions horizon 2030 avec une part de bascophones dans la société autour des 15%.  Un constat partagé que l’organisation actuelle de la Politique Linguistique a atteint ses limites.

Continuité de l’euskara, une responsabilité de son territoire

Une des limites principales est que la voix du territoire sur cette question n’est pas portée ni assumée, et pour la simple raison qu’elle n’est ni portable ni « assumable ». Au risque de paraître trivial, l’euskara est la langue du Pays Basque ; ce n’est pas la seule, mais par contre c’est le seul endroit où elle se vit ; en ce sens l’euskara est une langue territoriale et il paraît évident que c’est au territoire d’avoir la responsabilité et préoccupation première de sa continuité (ou pour sortir de la rhétorique aseptisée un brin technocratique: sinpleki, « Herria eta Hizkuntza »).

Certes, cela n’exonère pas les autres collectivités de leurs responsabilités. Le Pays Basque (nord) fait toujours partie des Pyrénées Atlantiques, de la Région « dont on ne sait pas encore le nom » et de l’Etat français, et chacune de ses collectivités exercent des compétences touchant notre territoire et par conséquent la question de la normalisation linguistique (qui est par nature transversale). Il n’empêche que la responsabilité de la situation de la langue basque et de son devenir est surtout celle du territoire sur lequel elle est parlée.

Qui s’occupe de la langue basque ?

Aujourd’hui, comment le territoire exerce-t-il cette responsabilité ? Nous nous sommes dotés d’un outil, l’Office Public de la langue basque (OPLB) réunissant les divers partenaires institutionnels et au sein duquel le territoire est représenté par le Conseil des Elus du Pays Basque (statut associatif au budget limité) et le Syndicat Intercommunal de soutien à la Culture basque réunissant la quasi-totalité des municipalités du Pays Basque nord disposant certes d’un budget mais pas de poids politique. Ces deux structures sont représentées à l’assemblée générale de l’OPLB mais ne portent pas de « voix » politique du territoire et ne pèsent que 10% du budget de l’OPLB.

Des actions en matière de politique linguistique sont engagées au sein de certaines communautés de communes et d’agglomération, 8 d’entre elles ont créé un poste de technicien développeur de la langue basque, allant d’un poste couvrant 70 communes à une structuration en service politique linguistique ; ces techniciens développeurs se réunissant également en réseau coordonné a minima par l’OPLB ; et des actions de niveaux très divers sont menées (et parfois très anciennement) par les mairies.

Enfin des pans entiers de la politique linguistique sont assurés par les opérateurs privés et associatifs de l’action linguistique en s’insérant plus ou moins dans un cadre défini ou en voie de définition de politique linguistique publique.

Un EPCI unique pour assumer la responsabilité du territoire en matière de sauvegarde et de développement de la langue basque

La création d’un EPCI Communauté Pays Basque à l’échelle du territoire va (enfin) doter le territoire d’un moyen et outil pour exprimer et assumer sa responsabilité en matière de sauvegarde et développement de la langue basque. Un outil disposant de compétences, et de moyens, débattus et décidés par les représentants du territoire, et une institution politique en capacité de définir sa politique linguistique dans ses domaines de compétences et de porter la voix du territoire au sein de l’OPLB avec et/ou en face des autres partenaires institutionnels.

Alors, des inquiétudes ? Un discours par trop anxiogène entoure la démarche de définition et de mise en place de cet EPCI. Pour ce qui concerne la politique linguistique, plus que des inquiétudes se sont de réelles opportunités qui se dessinent : un territoire en capacité d’assumer sa responsabilité ; un service déjà pourvu de postes existants et s’appuyant donc sur des expériences, des compétences humaines, et la possibilité d’étendre les services à l’ensemble de la population en gardant des actions territorialisées tout en les harmonisant dans un projet de politique linguistique commun ; la potentialité d’être un interlocuteur et partenaire pour les institutions d’Hegoalde… Evidemment tout dépendra de la volonté politique et des moyens associés, mais il faut un outil pour exprimer cette volonté et l’assumer, et l’EPCI unique est une avancée indéniable en ce domaine.

Ne pas manquer le train

Laissons donc de côté les inquiétudes pour accueillir et imaginer ensemble toutes les opportunités offertes par ce futur outil ; le Pays Basque a prouvé, et cela sans égotropisme exagéré, qu’il était en capacité de s’organiser, d’innover, s’adapter et « faire plus avec ce que l’on a ». L’expérience du « Pays » est assez parlante en la matière.

La seule inquiétude qui nous sert de boussole reste celle de l’avenir de la langue basque ; et le territoire doit pouvoir assumer sa responsabilité en la matière et cela passe obligatoirement par sa reconnaissance et structuration en entité collective politique forte.

La gare de Bayonne fut, il y a un temps pas si lointain, un des symboles des blocages absurdes entourant la question de la normalisation linguistique. Nous avons manqué un train avec le contrat territorial l’an passé, il serait inconcevable d’en manquer un autre sur le projet d’EPCI.