Identités souveraines contre rétrotopies identitaires

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Nicolas Goñi
Nicolas Goñi
Chercheur, membre de Bizi!, jardinier et chroniqueur radio
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Retro

En ces temps où l’extrême droite occidentale est plus décomplexée que jamais depuis 1945, la gauche n’a globalement pas su investir le terrain de l’identité dans un projet social et écologiste à même de neutraliser les discours d’exclusion. L’approche abertzale de la question identitaire, plus souveraine et constructiviste, peut constituer une alternative valable et inspirer d’autres communautés.

Rétrotopies

Le dernier livre (« Retrotopia« ) du sociologue Zygmunt Bauman, avant son décès en 2017, met le doigt sur un danger global : dans un monde où le seul horizon de l’humanité semble être de subir la globalisation et ses effets collatéraux, la perte d’espoir en un futur meilleur et la perte de sens de la société marchandisée du présent peuvent se traduire par un refus général de se confronter sérieusement aux grands défis du XXIe siècle (changement climatique, raréfaction des ressources, fin de la croissance, flux migratoires…) refus qui s’accompagne d’un repli sur un passé romancé, mythifié.

Dans les rétrotopies apparues en occident, ce passé idéalisé a des traits récurrents : référence à un chef autoritaire, moindres droits et moindre présence publique des femmes, service militaire à l’ancienne, pratique religieuse institutionnalisée, homogénéité ethnique, légitimité de la violence si elle émane d’un dépositaire de l’autorité sous diverses formes (policier, patron, père de famille…), référence à une naturalité pré-industrielle romancée servant d’alibi à un ordre social inégalitaire et figé. Les rétrotopies dessinent des sociétés hiérarchisées, aux identités monolithiques et rigides définies depuis en haut, auxquelles chacun·e est sommé·e de se conformer selon sa naissance.

Identités

Les rétrotopistes se disent souvent « souverainistes«  : ils veulent retrouver leur souveraineté nationale d’avant la globalisation. Ils sont également « identitaires » : ils revendiquent leur identité nationale d’avant la globalisation et d’avant l’immigration du XXè siècle. Mais curieusement, tout en étant souverainistes et identitaires, ils n’ont aucune souveraineté sur leur identité, celle-ci est définie hors d’eux, et ne leur laisse aucun moyen de s’en saisir et de la faire évoluer. Cette identité se réduit à peu de choses près à la reproduction mimétique de signes extérieurs d’appartenance à un état-nation (drapeau, hymne…) et/ou à ses codes culturels les plus stéréotypiques, comme les apéros publics « pinard saucisson » des identitaires français, ou la tauromachie chez les néo-franquistes. Exemple plus local : la chasse chez les rétrotopistes landais, qui dans le même temps laissent avec indifférence s’éteindre la langue et la culture gasconnes.

Le point récurrent de ces mouvances est la crispation sur des symboles figés, brandis d’autant plus désespérément que l’identité collective de leurs brandisseurs est en réalité éteinte, fossilisée.

Si la dépossession de sens opérée par un monde marchandisé et abîmé (par l’exode rural, les effondrements locaux de tissus économiques majeurs, la métropolisation, l’uniformisation culturelle etc.) ne trouve pas de remède dans des structures sociales passées, c’est parce-que ces structures passées, qui impliquaient des liens rigides entre personnes, échappaient de ce fait à toute prise en main par ces mêmes personnes (1). À l’opposé, là où existe un dynamisme local qui donne des objets d’attachements vivants et à échelle humaine, là où existe une vie collective locale à laquelle on appartient et à laquelle on apporte sa contribution, cela donne du sens à ce qu’on fait, et de l’enracinement à nos vies.

« Grand remplacement » ?

L’un des moteurs du mouvement abertzale en Iparralde a été la réaction face à la touristification massive de notre territoire, avec ses corollaires de hausse du coût du logement, de spéculation foncière, de grignotage d’activités économiques nourricières.

Biarritz était un village de pêcheurs de 1088 habitants en 1820, transformé en cité balnéaire (sous l’impulsion d’Eugenia de Montijo devenue Bonaparte) dont la population est passée à 18 260 habitants en 1911 (2), cette transformation ayant commencé au milieu du XIXe siècle tandis que la faim poussait tant d’habitants d’Iparralde à l’exil vers les Amériques. Puis par répercussions successives les autres communes côtières sont aussi devenues des villages puis villes balnéaires : Anglet l’ancienne ceinture verte de Bayonne, les villages de pêcheurs de Bidart, Guéthary, Saint Jean de Luz ou Ciboure dont la colline de Bordagain aux villas de luxe était encore majoritairement un paysage bocager de polyculture vivrière jusqu’aux années 1950. Une fois la côte saturée, cette touristification a poursuivi sa route vers l’intérieur.

Nous (ou nos parents), qui avons (ont) assisté à cette transformation massive qui continue sous de nouvelles formes et fait obstacle à notre capacité à nous loger dans notre propre territoire, serions bien plus légitimement à même de parler de « grand remplacement« , que ceux qui agitent aujourd’hui cette rhétorique depuis leur position sociale favorisée. Pourtant, le mouvement abertzale n’est pas tombé dans cet écueil, et ne vise pas les franciliens en tant que groupe ethnique devenu majoritaire dans certains quartiers (ce serait idiot et simpliste), mais la grande bourgeoisie en tant que groupe social pratiquant la spéculation sur des biens de base (le logement), spéculation dont les dégâts sur la culture d’un territoire sont démultipliés dans le cadre d’un état jacobin et centraliste. Si le mouvement abertzale n’est pas tombé dans cet écueil c’est d’une part car notre définition de notre identité n’est pas essentialiste mais constructiviste : ce ne sont pas la généalogie ou le lieu de naissance qui déterminent l’identité basque, mais la pratique de l’euskara et la participation à la vie collective du territoire. D’autre part, car malgré les coups de massue jacobins et franquistes répétés à l’encontre de notre langue et de notre identité, celle-ci bien qu’affaiblie reste vivante et dynamique.

Ce ne sont pas la généalogie ou le lieu de naissance
qui déterminent l’identité basque,
mais la pratique de l’euskara
et la participation à la vie collective du territoire.

À l’opposé, les rétrotopistes qui font partie des catégories sociales dominantes et dont la langue et l’identité sont amplement majoritaires, se prétendent pourtant affaiblis et menacés par tout ce qui n’est pas eux. Si malgré leur position hégémonique ils s’imaginent en danger de disparition, c’est avant tout parce qu’ils n’ont plus prise sur ce qu’ils sont. Le point commun des rétrotopies est le déracinement. Ils ne trouvent pas comment interagir avec le monde autour d’eux, mais ils n’ont jamais non plus eu réellement prise sur rien car leur éthos est forgé par ces structures sociales hiérarchiques, aux liens rigides entre personnes et échappant à toute prise en main, ce qui les rend incapables de se réinventer. Dans le passé romancé dont ils rêvent, le dynamisme de la vie locale était déjà mort et avait laissé sa place au froid métallique de l’État, comme le disait Simone Weil.

Dynamismes locaux et Etats-Nations

Il y a un peu plus de 2 ans, Pierre Charbonnier (philosophe et auteur de «Abondance et Liberté») réagissait sur twitter à un propos de Thomas Piketty (économiste et auteur de «Le Capital au xxie siècle»), dans lequel ce dernier disait que la question de la justice sociale peut se traiter sans nécessairement l’enchevêtrer à la question climatique. Un passage de la réponse de Charbonnier a une résonnance particulièrement intéressante pour un point de vue abertzale : « Les formes actuelles de politisation ne sont plus celles des années 1970, l’écologie n’est plus le supplément d’âme des mouvements contestataires, mais un impératif qui organise le rapport à l’avenir des catégories sociales autrefois acquises à la gauche. La reconquête de la terre intègre même des composantes de l’imaginaire politique jusque-là très délicates pour la gauche, comme l’identité et la localité, et une partie des enjeux idéologiques actuels consiste à ne pas laisser se reproduire la confiscation réactionnaire de ces attentes. »

“La reconquête de la terre
intègre des composantes de l’imaginaire politique
jusque-là très délicates pour la gauche,
comme l’identité et la localité,
et une partie des enjeux idéologiques actuels
consiste à ne pas laisser se reproduire
la confiscation réactionnaire de ces attentes.”

A la lecture de cette dernière phrase on se rend compte que, du point de vue abertzale, identité et localité sont des éléments tellement basiques que si on n’était pas au fait de ce qui se passe ailleurs, ces « composantes très délicates » pourraient prêter à sourire. Mais les cas comme le nôtre font exception, et dans toutes les communautés se définissant primairement (et le plus souvent uniquement) par leur Etat-Nation, l’histoire a fait que, du fait même de définir une identité collective par cette structure verticale non prévue pour la prise en main citoyenne, l’identité s’est droitisée, rigidifiée, bellicisée. Le risque de confiscation réactionnaire des notions d’identité et de localité va en s’accélérant aujourd’hui, d’autant plus si rien n’est à même de faire bifurquer ces notions sur une voie plus fertile.

Identités souveraines

Dépasser les cadres rigides propices aux rétrotopies passe par deux échelles inextricables : l’échelle globale – celle du climat et de la solidarité mondiale – et l’échelle locale – celles des territoires perceptibles et des identités singulières. L’échelle locale rend la question climatique (et plus largement la crise écologique) concrète et palpable : j’éprouve ce que peuvent faire inondations, perte de terre agricole, aménagements destructeurs, sécheresses ou feux de forêt sur un territoire auquel je suis attaché, je visualise d’autant mieux ce que pourra occasionner leur accélération. L’échelle globale connecte nos luttes territoriales avec le dérèglement de notre atmosphère et avec les luttes des autres territoires du monde. Car défendre le monde, ce n’est pas défendre un universel abstrait, c’est défendre chaque territoire du monde et chaque communauté de destin qui l’habite, avec sa vie culturelle et son génie propres, qui participent de la diversité humaine, et renforcent ainsi la résilience de l’humanité.

Défendre le monde,
c’est défendre chaque territoire du monde
et chaque communauté de destin qui l’habite,
avec sa vie culturelle et son génie propres,
qui participent de la diversité humaine,
et renforcent ainsi la résilience de l’humanité.

Une approche écologiste et sociale de l’identité prend pour point de départ les conditions de nos vies : où et comment vivons-nous, avec qui et avec quels écosystèmes (et par quels moyens) pouvons-nous interagir, de quel genre d’interaction s’agit-il ? La diversité de ces interactions et leur histoire construit en grande partie les identités locales. Avoir conscience de ces interactions, s’en saisir et les faire évoluer dans une direction émancipatrice, soutenable et solidaire, donne prise à chaque habitant·e du territoire sur les conditions de la vie collective, et forge par extension l’identité locale commune. Voilà la souveraineté dont nous avons besoin en ce siècle chaotique.

 

(1) Dupuy J-P, Koppel M, Atlan H (1992) – Complexité et aliénation. Formalisation de la conjecture de von Foerster. in Dupuy J-P, Introduction aux sciences sociales. Logique des phénomènes collectifs, p. 255-262

(2) Goyhenetche M (1979) Pays Basque Nord: un peuple colonisé, 2e ed. corr. et augm., Baiona: Elkar

 

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