La « charge de cowboy » de Trump au Sahara Occidental

Rassemblement des troupes du Front Polisario.

Cinquante ans après la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique, le Sahara occidental bascule : soutiens internationaux au Maroc et nouvelles résolutions de l’ONU redessinent un conflit où l’option d’indépendance semble s’éloigner.

Cinquante ans après la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) par les indépendantistes du Front Polisario, l’emprise du Maroc sur le Sahara occidental s’est resserrée d’un cran. Occupé à près de 80 % par le royaume chérifien, ce territoire côtier riche en ressources s’appuyait traditionnellement sur le droit international et son statut reconnu de territoire non autonome qui en faisait le dernier territoire officiellement non décolonisé dʼAfrique. Or cette protection vient en partie de céder sous les coups de butoir de lʼadministration Trump et le contournement des arrêtés de la Cour de Justice de l’UE par des Européens pressés d’exploiter les ressources du territoire.

C’est en décembre 2020, à la fin de son premier mandat, que Trump a fait exploser le consensus géopolitique en vigueur en reconnaissant la souveraineté du Maroc sur la Sahara occidental, en échange de la normalisation des relations diplomatiques entre le royaume et Israël. Dans la foulée, plusieurs États ont « lâché » le Sahara occidental. En 2022, l’Espagne, ancienne puissance occupante du territoire, a ainsi déclaré que la proposition d’autonomie avancée par le Maroc constituait « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend », écartant ainsi l’option d’un référendum d’autodétermination défendue par le Front Polisario et reconnue par le droit international. Et en juillet 2024, lors d’ʼune visite à Rabat, Macron reconnaissait la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.

Reniement général

L’Algérie, où sont réfugiés plus de 150 000 Sahraouis, et qui est le principal soutien du Front Polisario, a essayé d’enrayer ce mouvement. Elle a ainsi cessé son commerce avec l’Espagne de 2022 à 2024 mais cela n’aura pas empêché la France et d’autres pays européens d’emboîter le pas à l’Espagne. Ce reniement général a fini par rendre complètement ineffective la menace des sanctions commerciales algériennes. Même le Mali, qui compte près de 1 500 km de frontière commune avec l’Algérie (et aucun avec le Maroc) a déclaré le 10 avril dernier « retirer sa reconnaissance de la RASD » qui remontait à 1980. Steve Witcoff assurait même en octobre que cette nouvelle donne permettrait un « accord de paix » entre l’Algérie et le Maroc dans les « soixante prochains jours ».

Dans ce contexte, les États-Unis et les autres soutiens du Maroc ont entrepris à l’automne dernier dʼentériner ce changement de paradigme dans les textes des Nations Unies. De fait, le contenu des résolutions onusiennes relatives au Sahara occidental a évolué au fil des ans.

Jusqu’en 2001, elles mentionnaient la tenue dʼun « référendum libre, régulier et impartial en vue de l’autodétermination du peuple du Sahara occidental » ; depuis 2007 la formule consacrée était d’enjoindre le Secrétaire Général et son envoyé spécial « d’assister les parties pour parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, qui assurera l’autodétermination de la population du Sahara Occidental ».

Changement de position radical

La résolution 2797 adoptée le 31 octobre dernier par le Conseil de sécurité constitue un changement de position radical puisqu’elle prend explicitement le parti du Maroc en enjoignant « les parties d’engager des discussions sans préconditions, en prenant pour base la proposition d’autonomie du Maroc » et en affirmant qu’une « autonomie authentique sous souveraineté marocaine pourrait représenter une des issues les plus faisables » pour répondre à la demande d’autodétermination des Sahraouis. Une première version du texte parlait même de « l’issue la plus faisable », mais la Russie a fait changer cette formulation en échange de son abstention, tout en déclarant espérer que « la charge de cowboy » des États-Unis en faveur du Maroc ne raviverait pas les tensions. Cela n’a toutefois pas terni la joie du souverain marocain qui a fait de la date du 31 octobre une fête nationale.

La résolution charge par ailleurs les États-Unis d’organiser les négociations entre les parties, ce qu’ils se sont empressés de faire avec une certaine efficacité. Pour la première fois depuis 7 ans, trois rencontres ont en effet été organisées en janvier et février, et cʼest la première fois que des ministres du Maroc, du Polisario, de l’Algérie et de la Mauritanie étaient présents. Notons tout de même que pour convaincre le Polisario et l’Algérie de participer à ces réunions pour étudier une version étendue du plan d’autonomie proposée en 2007 par le Maroc, le Congrès américain a entamé lʼexamen dʼune proposition de loi visant à faire du Front Polisario une organisation terroriste…

« Pour convaincre le Polisario et lʼAlgérie de participer à ces réunions pour étudier une version étendue du plan dʼautonomie proposée en 2007 par le Maroc, le Congrès américain a entamé lʼexamen dʼune proposition de loi visant à faire du Front Polisario une organisation terroriste… »

Le Front Polisario risque donc de ne pas vraiment avoir d’autre choix que de négocier une autonomie avec le Maroc. Pour reprendre les termes de Christopher Ross, ancien envoyé spécial de l’ONU pour le Sahara Occidental, « après avoir recherché l’indépendance pendant 50 ans, c’est une pilule un peu amère. Une telle pilule pourrait être plus facile à avaler si une vraie formule d’autogouvernement était offerte aux Sahraouis et leur donnait un contrôle maximal sur l’administration du territoire, dont l’exploitation de ses ressources naturelles ». Malheureusement, selon les informations qui ont fuité, le plan marocain serait beaucoup plus modeste. Le royaume redouterait notamment que d’autres régions comme le Rif demandent une autonomie similaire. Christopher Ross estime toutefois que « sans l’accord d’une majorité nette de la population indigène, tout accord signé serait contesté et instable » et pourrait entraîner une reprise des hostilités, ce que personne ne souhaite. Mais quel niveau d’autonomie sera jugé acceptable par la population, et sur quelles modalités de consultation de cette dernière pourront s’accorder les deux parties ? Le Front Polisario dit accepter de soumettre le plan marocain à référendum à condition que les autres options prévues par le droit international, dont l’indépendance, soient également proposées. Il semble difficile dʼimaginer qu’il obtienne gain de cause…

« Le Front Polisario dit accepter de soumettre le plan marocain à référendum à condition que les autres options prévues par le droit international, dont lʼindépendance, soient également proposées. Il semble difficile dʼimaginer quʼil obtienne gain de cause… »

Malheureusement l’Union Européenne vient par ailleurs de le priver d’un atout majeur pour définir à son avantage les contours d’une éventuelle économie. La Cour de justice de l’UE (CJUE), saisie par le Front Polisario, avait en effet confirmé le 4 octobre 2024 l’annulation de deux accords commerciaux signés en 2019 entre l’Europe et le Maroc sur la pêche et l’agriculture. Selon la CJUE, ces accords témoignaient d’une « méconnaissance des principes de l’autodétermination » car ils n’avaient pas recueilli le « consentement du peuple du Sahara Occidental » ni prouvé qu’ils donnaient « un avantage précis, concret et substantiel » aux Sahraouis. La Commission a donc planché sur un nouveau compromis, mais sans même entamer de négociations directes avec le Front Polisario ! Ce nouveau compromis repose sur un obscur système dʼétiquetage mais n’apporte aucun « avantage précis, concret et substantiel » aux Sahraouis qui le dénoncent sans surprise avec véhémence. Il aura malheureusement manqué une seule voix au Parlement européen pour que les opposants à ce compromis atteignent la majorité absolue nécessaire pour le bloquer. À noter quʼaucun député de LFI nʼa pris part au vote, suscitant l’incompréhension dans les rangs de la gauche française.

Il est évident que si ce compromis suffit à contourner l’arrêt de la CJUE, les Sahraouis auront très peu de moyens de pression. Paradoxalement, la crise énergétique déclenchée par la guerre menée par les États-Unis et Israël en Iran pourrait leur être utile car elle renforce la position de l’Algérie qui dispose d’importantes ressources de gaz et de pétrole. Malheureusement, cette même crise énergétique conduit le Maroc à accélérer le développement des énergies renouvelables, et notamment en territoire sahraoui occupé où près de 2 000 MW d’installations éoliennes sont prévues. Pas sûr qu’il soit disposé à les céder aux Sahraouis…

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