La République espagnole aurait eu 90 ans

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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Des Brigades internationales au camp d'internement de Gurs en 1939.

Des Brigades internationales au camp d’internement de Gurs en 1939.

Le difficile travail de mémoire entourant l’histoire contemporaine espagnole est un enjeu démocratique dont les bienfaits peuvent se mesurer aujourd’hui et servir de socle pour les réflexions actuelles, notamment en France sur la question des migrations.

Mauléon accueillait récemment les 10è Rencontres transfrontalières de la mémoire historique démocratique et antifasciste. Celles-ci ont regroupé une dizaine d’associations sous l’égide de Caminar, la coordination qui les rassemble. Comment traduire Caminar ? Par avancer ? Cheminer ou bien tout simplement marcher ? Caminar réunit en tous cas, une quinzaine d’organisations mémorielles des descendants et amis de l’Espagne républicaine, autour de l’avocat Agenais David Llamas.

En mars dernier, celui-ci avait participé à l’hommage dédié à Manuel Azaña, dernier président de la République espagnole, mort en 1940 lors de son exil dans le Tarn et Garonne. La France et l’Espagne, le président Emmanuel Macron et le chef de gouvernement Pedro Sanchez, se sont retrouvés côte à côte, dans le cadre du 26e sommet bilatéral, à Montauban le 15 mars. C’est la première fois ce jour-là qu’un président français en exercice, rendait hommage aux républicains espagnols pour leur rôle dans la Résistance française.

La République tisse sa mémoire

Proclamée le 14 avril 1931, la République aurait eu 90 ans cette année. Mais celle qui fut surnommée “la niña bonita” (“jolie môme”) n’a toujours pas fini d’enterrer ses morts et encore moins, de tisser sa mémoire historique, tant la période franquiste s’est efforcée de placer l’Espagne sous l’éteignoir. La chape de plomb s’est éternisée jusqu’aux années 70. Le Sud de la France fut le témoin direct de la tragédie. Il vit arriver quelque 500.000 réfugiés (autant que de morts de la guerre) au cours de l’hiver 1939. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux se retrouvèrent dans des camps d’internement, tels ceux de Gurs (en Béarn) et du Polo à Bayonne et, bien sûr, dans les camps improvisés sur la côte méditerranéenne où ils devaient s’entasser quoiqu’il en coûte. Cette migration constitua l’un des premiers grands drames humanitaires du XXe siècle en Europe. Comme le rappelle le président de Caminar, ces réfugiés espagnols furent loin d’être accueillis avec le sourire. Ils n’étaient que malvenus !

Des problématiques actuelles

David Llamas est, lui-même, petits-fils d’exilés républicains dont les familles provenaient de Léon en Castille y Leon et Malaga en Andalousie. Passionnément attaché à la cause qu’il défend. Cette cause consiste à “raviver et faire vivre cette mémoire républicaine”. Pourquoi ? “Pour que la Nation se souvienne, dit-il. Parce que ces évènements ont aussi infusé le terroir français. Parce que les enseignements de cette histoire sont un enjeu démocratique et utiles au regard de la situation actuelle et de ses problématiques, en France et au-delà. En d’autres termes, deux questions pourraient aussi être posées. Les migrants sont-ils une chance ou pas ? La France a-t-elle eu à se plaindre d’avoir dû accueillir ces centaines de milliers d’Espagnols sur son sol ?

L’histoire, d’un point de vue subjectif

Il poursuit : “A mon sens, la mémoire que nous voulons raviver n’est pas celle qui est le propre des historiens. Eux, racontent une histoire qu’ils n’ont pas vécue. Nous, au contraire, l’avons vécue par le biais de nos parents, grands-parents ou arrière-grands-parents et la revivons encore. Dans “notre” mémoire nous incluons ainsi la part des témoins et descendants des victimes. C’est la mémoire du peuple espagnol, observée d’un point de vue subjectif. Chacun d’entre nous est un participant, notre point de vue est partiel…” David Llamas, pour la “petite” histoire, a raconté le parcours d’une partie de sa famille, des années 30 aux années 50, des camps à la Résistance pour certains et pour d’autres, le retour en Espagne… II en a fait un roman, Péril de la liberté, inspiré par des faits réels. Dans le numéro de la revue Mémoire de l’Espagne républicaine du Lot et Garonne, de janvier 2021, David Llamas déplorait “la faiblesse structurelle de la démocratie espagnole” et rappelait que “le combat pour la mémoire historique est indissociable de celui pour la démocratie”. “L’Espagne, disait-il, doit affirmer ses valeurs, les clamer et bien sûr, les appliquer. Elles sont incompatibles avec la tolérance de l’exaltation des crimes franquistes et tout autant avec l’indignité continue faite aux victimes demeurant depuis des décennies dans des fosses anonymes”.

Une nouvelle loi de Mémoire

A Mauléon, Caminar s’est aussi plongée dans l’analyse du nouveau projet de loi dite de Memoria Democratica (Mémoire Démocratique), adopté par le gouvernement espagnol, avant d’être soumis au Congrès des députés puis au Sénat courant octobre. Une certitude, le projet est loin de faire l’unanimité… C’est en 1977, lors de la transition, que la loi d’amnistie, (la “loi de l’oubli”) avait été mise en œuvre en mettant les “bourreaux en dehors de toutes velléités de poursuites”. Loi suivie en 2007, de la loi dite de Mémoire Historique adoptée sous la présidence de José Luis Rodriguez Zapatero. Jugée insuffisante (elle n’envisageait aucune réparation pour les victimes, ni aides financières pour la démolition de bâtiments franquistes), elle permit, tout de même, la mise au jour de fosses communes et la disparition de symboles franquistes. Elle ne comportait que des recommandations adressées à la puissance publique. Ses carences furent en partie compensées par les lois mémorielles adoptées dans plusieurs communautés autonomes. La première apparut en Navarre, en 2002, à l’initiative de la société civile. Son rédacteur ? Joseba Eceolaza Latorre, de Pampelune, présent à Mauléon. “Personne n’a dit que se souvenir était facile, expliquait-il dans l’ouvrage récapitulant les journées mémorielles de 2019. Mais nous savons qu’en le faisant nous nous soignons aussi nous-mêmes, parce que les blessures suppurent aussi par la partie la plus délicate : les victimes et leurs droits. (…) Nous savons que le temps est toujours un mauvais antidote pour surmonter le traumatisme de la violence. Parce qu’en réalité, le temps en soi ne guérit pas mais il occulte faussement...” Et d’ajouter : “Il faut sans doute trois ou quatre générations pour surmonter tous les traumatismes de la violence. C’est en cela que le modèle de la Transition ne fut pas le bon, faute d’avoir mesuré les effets réels de la violence”. “Sur ce chemin-là, ajoute-t-il, les associations mémorielles ont un rôle central”. Elles sont à ses yeux, “les miroirs de ce drame, des instruments de transmission de valeurs et d’expériences. Et aussi, du fait qu’elles ancrent la démocratie sur un sol ferme et stable grâce à la mémoire républicaine”.

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