Pendant ce temps-là, en Palestine…

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David Lannes
David Lannes
Chercheur et enseignant.
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La courageuse petite fille blonde qui demandait aux forces de Poutine de rentrer chez elles était en fait une Palestinienne.

La courageuse petite fille blonde qui demandait aux forces de Poutine de rentrer chez elles était en fait une Palestinienne.

La guerre en Ukraine est une mise en abîme de la situation palestinienne. Si les territoires occupés pourraient être assimilés à la situation de l’Ukraine, la diplomatie occidentale maintient pourtant les Palestiniens dans une posture “terroriste” belliqueuse qui les rapproche de la Russie.

Telle une montre arrêtée qui donne l’heure juste deux fois par jour, il arrive que la boussole morale des puissances occidentales, invariablement pointée vers leurs propres intérêts, soit sans ambiguïté en phase avec les idéaux dont elle se revendique. C’est en ce moment le cas avec l’invasion de l’Ukraine, mais pas en Palestine où l’aiguille de la boussole reste désespérément bloquée. Il en découle un fort ressentiment contre ce “deux poids, deux mesures” occidental qui contribue, sans l’expliquer totalement, au positionnement relativement pro-russe des différentes forces palestiniennes. Ce positionnement pourrait nuire à l’offensive diplomatique lancée par les Palestiniens à l’ONU et à la Cour Pénale Internationale et sur laquelle je reviendrai le mois prochain. Il n’est donc peut-être pas inutile de le contextualiser.

Sentiments mêlés

L’immense mouvement de solidarité envers l’Ukraine a suscité des sentiments mêlés en Palestine. Sur le volet humanitaire, la générosité de l’Europe envers les réfugiés ukrainiens contraste avec l’indifférence et le cynisme réservés à ceux d’Afrique ou du Moyen-Orient. Plus que la différence de traitement, c’est le racisme désinhibé avec lequel elle est justifiée qui est vécu, dans ces régions, comme une humiliation. “L’ignorance, l’arrogance et le racisme qui s’écoulent des bouches des correspondants occidentaux en Ukraine fournira aux spécialistes de l’éthique des médias des sujets d’études pour les années à venir”, écrit la journaliste libanaise Magda Abu-Fadil dans un article de Media Unlimited où elle recense quelques perles malheureusement représentatives. Charlie d’Agata à Kiyv par exemple, sur CBS : “ce n’est pas un endroit comme l’Irak ou l’Afghanistan où le conflit fait rage depuis des décennies. C’est une ville relativement civilisée, relativement européenne – je dois faire attention à mes mots – où l’on ne s’attend pas à ça, où l’on ne souhaite pas que cela arrive” . Le “relativement civilisé”, symbole du mépris occidental, est depuis devenu un mème à succès au Moyen-Orient.

Bien entendu, la résistance armée n’est pas non plus perçue de la même manière en Ukraine et en Palestine. Le 19 janvier dernier, un communiqué de l’Union Européenne rappelait “sa position sans équivoque selon laquelle tout tir de roquette ou lancer d’engins incendiaires, ainsi que toute autre attaque du Hamas et des autres groupes terroristes est inacceptable”. Pour rappel, ces “engins incendiaires” inacceptables sont des préservatifs gonflés à l’hélium et transportant une petite charge incendiaire. On est bien loin donc des armes que l’Union Européenne s’est engagée quelques jours plus tard à fournir à l’Ukraine pour un montant de 500 millions d’euros.

Cette différence de traitement est d’autant plus douloureuse en Palestine que certaines vidéos utilisées pour dénoncer les bombardements russes et susciter l’indignation en Europe étaient des vidéos d’archives montrant le pilonnage de Gaza par les forces israéliennes. Et la courageuse petite fille blonde qui demandait aux forces de Poutine de rentrer chez elles était en fait une Palestinienne filmée il y a neuf ans, face à des soldats israéliens.

Démarches diplomatiques

Même double mesure sur le plan diplomatique. Alors qu’Israël multiplie les infractions au droit international depuis des décennies sans que rien ne se passe, il aura suffi de quelques jours après l’invasion de l’Ukraine pour que les puissances occidentales prennent des sanctions sans précédent contre la Russie. Du côté palestinien, le simple fait d’essayer de porter plainte est une gageure : les démarches diplomatiques de la Palestine auprès de la Cour pénale internationale (CPI) ont été qualifiées de“terrorisme diplomatique” par l’ambassadeur israélien à l’ONU et les États-Unis ont réaffirmé, le 1er mars, leur opposition à toute enquête.

De son côté, la France s’obstine à criminaliser les appels au boycot de produits israéliens alors qu’elle a été condamnée pour cela le 11 juin 2020 par la Cour européenne des droits de l’homme. Le garde des sceaux a ainsi envoyé en octobre 2020 une dépêche aux procureurs pour insister sur le fait que ces appels “sont toujours susceptibles de caractériser le délit de presse de provocation publique à la discrimination” , et préconiser des peines “pédagogiques” comme une visite au Mémorial de la Shoah. C’est presque aussi fin que Poutine qui appelle à dénazifier l’Ukraine…

Alignement occidental

Au vu de ces éléments, on peut comprendre que les Palestiniens n’aient pas spontanément envie de s’aligner sur les positions occidentales, mais leur réticence s’explique aussi par d’autres éléments plus spécifiques.

Ainsi, le Hamas est de plus en plus isolé : le Royaume-Uni le considère comme une organisation terroriste depuis le 26 novembre dernier, et l’Australie lui a emboîté le pas le 3 mars. Le Soudan, qui a longtemps soutenu le parti islamiste, a saisi ses avoirs en septembre et la Turquie, où se sont réfugiés plusieurs de ses cadres, se rapproche d’Israël et vient d’inviter son président Isaac Herzog à Ankara.

Par ailleurs, la Russie a souvent été un soutien pour le Hamas. Elle avait par exemple estimé en 2017 que la nouvelle charte du Hamas était un pas dans la bonne direction et avait rejeté en 2020 le plan de Trump pour le Moyen Orient.

Le Hamas se souvient que son soutien aux printemps arabes lui avait valu d’être expulsé de Syrie et ne veut pas prendre le risque de couper les ponts avec la Russie à cause du dossier ukrainien.

La position de l’Autorité Palestinienne est plus délicate car elle dépend financièrement de l’Europe mais essaie de convaincre les États-Unis de revenir sur les sanctions imposées par Trump en tentant de faire avancer les enquêtes de l’ONU et de la CPI. Mais d’un autre côté, la Russie est un relai important pour l’Autorité Palestinienne au sein du Quartet (États-Unis, Russie, Union Européenne, ONU) censé superviser le processus de paix, ainsi qu’un partenaire commercial majeur.

Les frères ennemis du Hamas et de l’Autorité Palestinienne sont donc d’accord pour estimer que les enjeux de la guerre  19 en Ukraine sont la définition d’un nouvel équilibre géopolitique mondial, et que la Palestine n’est pas partie prenante de cet affrontement.

Enfin, les prises de position de Zelenski n’incitent pas les Palestiniens à lui témoigner leur soutien : “nous avons la même menace, vous et nous”, a-t-il déclaré à la Knesset, “la destruction totale de notre peuple, de notre État, de notre culture et même de notre nom”. Les Palestiniens ont bizarrement du mal à accepter de se voir assimilés au Goliath russe, alors même que 2021 a été l’année la plus meurtrière en Palestine depuis 2014 : 319 Palestiniens, dont 71 mineurs, ont été tués par Israël contre neuf Israéliens tués par des Palestiniens (un rapport de 1 à 35)…

Tous les facteurs expliquent les réticences des Palestiniens à se positionner ouvertement contre l’invasion russe.

Est-ce que les puissances occidentales leur en tiendront rigueur ? Se ménager le soutien de la Russie est-il un bon calcul si cette dernière se retrouve complètement marginalisée ? Pour les Palestiniens, la grande bataille du moment se joue en ce moment dans les coulisses de l’ONU et de la CPI qui ont ouvert l’an dernier des enquêtes sur les territoires palestiniens.

Je reviendrai le mois prochain sur ces enquêtes qui inquiètent au plus haut point le gouvernement israélien. Ce dernier fait feu de tout bois pour les obstruer ; tout comme la recrudescence récente d’attentats contre des civils israéliens, le positionnement ambigu des Palestiniens sur la crise Ukrainienne lui fournira des arguments. Mais le camp palestinien n’en manque pas non plus…

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