Perseverance

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Nicolas Goñi
Nicolas Goñi
Chercheur, membre de Bizi!, jardinier et chroniqueur radio
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Perseverance

Les 12 derniers mois marquent à de nombreux titres un point de bascule global entre un avant et un après, avec lequel devra composer une stratégie de souveraineté se voulant soutenable et solidaire.

Le 18 février dernier, la sonde Perseverance a atterri sur le sol de la planète Mars et nous en a envoyé des photos. J’ai immédiatement pensé à la chanson Loreen Irla du génialissime et regretté groupe Dut, qui avait toujours le sens de la formule: mundu arraio hontan badirudi garrantzitsua dela Marten bizitza aurkitzea, Lurgainean duina egitea baino. Sur cette planète où nous vivons, il y a encore du chemin avant que la vie soit digne partout, et sur ce chemin de nouveaux obstacles sont en train de s’ajouter à ceux que nos avions déjà. Pourtant, malgré le lent effondrement (moral, social et économique) de notre partie du monde et ses répercussions multiples, nous devons garder à l’esprit les atouts qu’il nous est encore possible de mettre en oeuvre pour construire notre souveraineté dans ce chaotique XXIème siècle.

L’occident, dépassé par la pandémie

À l’exception des pays nordiques d’Europe et des provinces Atlantiques du Canada (qui avaient connu le SRAS de 2003), l’Europe et les Amériques n’arrivent globalement toujours pas à se débarrasser du virus, et accumulent des restrictions inadaptées qui n’en finissent pas, des infections et des décès qui peinent à décroître et auxquels l’opinion devient peu à peu insensible, des séquelles invalidantes de long terme chez de l’ordre de 15% des cas recensés et auxquelles on n’a toujours pas commencé à s’intéresser sérieusement, des variants qui viendront mettre à mal l’efficacité de certains vaccins (et des mesures de restriction inadaptées), et des répercussions sociales dont les effets les plus visibles sont aujourd’hui les files d’étudiants qui cherchent de quoi manger et les faillites d’entreprises en cascade, débutées ou en attente. Et on oublie trop souvent les pauvres d’hier, qui étaient déjà hors des radars de l’attention médiatique et qui sont de par leurs conditions de vie (en premier lieu le logement) les plus exposés à la fois aux infections et aux conséquences sociales de la mauvaise gestion de la pandémie.

L’inaction

Les spécialistes déplorent l’absence de proactivité en occident: pas de traçage amont suffisant pour les contacts des personnes positives (élément crucial sachant le facteur de dispersion de la contagiosité), ni de tests salivaires itératifs massifs (alors que ces tests sont déployables depuis l’automne), toujours pas de prise en charge à 100% des malades du Covid, ni d’aide matérielle (logement, courses, garde d’enfants) pour l’isolement des contagieux, ni de gratuité des masques ni de conseils clairs pour leur bonne utilisation, des protocoles absents ou insuffisants pour beaucoup de lieux à risque (abattoirs, transports en commun, majorité des lieux de travail clos, écoles et notamment les cantines, et les hôpitaux eux-mêmes!), toujours pas d’information claire sur le risque aérosol et l’importance de la ventilation (pourtant démontrée depuis mai 2020), on pourrait rallonger la liste. Une impréparation générale et des économies de bouts de chandelles visant le court-terme, et qui auront des répercussions (en termes sanitaires, sociaux, et d’emploi) énormes pour la jeunesse d’aujourd’hui, qui n’avait hélas pas besoin de ça. Ça nous rappelle une histoire tristement connue: celle de l’inaction climatique. Nier ou minimiser le problème, repousser les décisions, faire reposer sur la jeunesse le coût de l’inaction. C’était difficile de lancer l’alerte sur le changement climatique malgré la connaissance de longue date du phénomène et la compréhension de ses risques potentiels, ça l’est encore plus sur une pandémie, dans laquelle la temporalité d’une propagation virale exponentielle est encore moins compatible avec le temps nécessaire au débroussaillage du bullshit et à la compréhension des enjeux par la majorité des gens, surtout dans des sociétés qui souffrent d’une atomisation croissante. Pourtant, d’autres pandémies nous attendent avec le changement climatique.

Autoritarisme et vieilles lunes

Peut-être pour essayer de donner une impression de maîtrise, plus que la propagation virale ce sont les vies qui sont contrôlées, sommées tacitement de se limiter à leur seule utilité économique. À côté de ça, faire passer la vaccination des personnels militaires et policiers avant celle des personnels de santé ou des enseignants est un triste symbole. En parallèle, la progressive insensibilisation générale face aux dégâts du SRAS fait bouger les curseurs vers des zones naguère inacceptables. Ainsi on voit un gouvernement autonome qui se fixe comme objectif d’ici l’été un taux d’incidence de 300, impensable il y a un an. Et on voit se décomplexer un discours eugéniste, à base de « retrouver le sens du sacrifice dans nos sociétés« , « il y a des décès dans l’ordre des choses« , “si on n’ose pas mourir à 84 ans, c’est qu’on a raté sa vie » et autres indignités toujours proférées depuis une position confortable d’homme riche et peu exposé aux infections. Enfin, tandis que nombre d’étudiants en sont rendus à faire la queue pour avoir de quoi manger, la priorités des ministères de l’enseignement en France est devenue la traque d’un mystérieux mal: l’islamo-gauchisme des universités. On rappellera à toutes fins utiles que la rhétorique de « l’infiltration des universités par des idéologues » s’est développée aux Etats-Unis exactement après l’échec d’un train de réformes visant à privatiser ces institutions.

La prévalence policière dans la gestion de la pandémie, le délabrement du concept même de santé publique, l’habituation à la mort des anciens et des fragiles, et la désignation d’ennemis intérieurs (à savoir les musulmans et les intellectuels classés à gauche), ne fournit pas dans les deux États qui nous administrent le meilleur contexte pour une coopération internationale fondée sur les connaissances scientifiques et visant un avenir global soutenable et solidaire, dont nous avons pourtant besoin plus que jamais.

L’orient proactif renforce ses positions

Si du point de vue de l’action climatique à peu près tous les états sont clairement en dessous des objectifs, cette pandémie marque en revanche une rupture nette entre l’occident et l’Asie/Océanie. Forts de leur expérience de 2003, des pays comme le Vietnam, la Thailande, Taiwan, la Corée du Sud, le Japon et d’autres ont compris d’emblée l’importance d’une action rapide, ciblée et pragmatique face à ce risque systémique. L’Océanie leur a vite emboîté le pas et s’en félicite aujourd’hui. Tandis que l’occident s’embourbe, la zone Asie-Pacifique vise l’élimination du virus et va désormais facilement asseoir sa position de centre économique et décisionnel du monde, dominé géopolitiquement par la Chine, qui met de plus en plus la main sur les ressources africaines. Nous pouvons désormais considérer que le grand Sud-Ouest de l’Europe est une zone périphérique du monde, dont l’Asie, à mesure qu’elle développe son marché intérieur, n’aura plus besoin comme débouché pour sa production industrielle. Nous avons tactiquement tout intérêt à nous saisir aujourd’hui de cet élément pour sortir de l’impasse consumériste où nous sommes engagés, sachant que celle de l’Asie n’est que plus longue mais n’en est pas moins une impasse.

Oi gu hemen, mendebaldean galduak

Parmi les tendances à la mode chez les deux états qui nous administrent, en plus de l’autoritarisme, de l’indifférence généralisée et des suspicions orientées vers des ennemis construits de toutes pièces, il nous faut donc ajouter un clair déclin économique (dont les bases étaient présentes depuis longtemps et dont la pandémie aura été le déclencheur) ainsi qu’une absence de perspective ambitieuse globale vers une réorientation écologique du système productif. Peut-être cela changera-t-il un peu avec des programmes de type green new deal mis en avant ces dernières années. Quoi qu’il en soit, il est crucial de développer nos propres projets vers la souveraineté soutenable à laquelle nous aspirons. Ne nous mentons pas : nous partons de loin, à commencer par la perception fragmentée et périphérique de notre propre territoire, encore trop fréquente y compris chez beaucoup d’abertzale. Pourtant, si nous sommes encore vivants en tant que peuple, c’est beaucoup grâce à notre capacité à mutualiser, à construire ensemble et à faire front malgré tout dans les périodes sombres. À l’occasion de la commémoration de la fermeture injustifiée du journal Egunkaria il y a maintenant 18 ans, Onintza Enbeita rappelait qu’en Euskal Herri «nous avons une longue expérience pour ce qui est de faire. Ces dernières années de notre histoire, nous les avons passées à reconstruire ce qui nous avait été déconstruit. Et ça, ça fatigue beaucoup». Mais sachons tirer parti des soubresauts de l’histoire et y tracer notre chemin et impulser les métamorphoses nécessaires. Auzolanean ibiltzen den herri bat ez da inoiz hilko.

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