Qui fera perdre la gauche bayonnaise ?

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Rémi Rivière
Rémi Rivière
Journaliste
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QuiFeraPerdreLaGaucheBayonnaise

Dans le confinement général, les trois formations de gauche, en lice pour le second tour des élections municipales bayonnaises, tentent un rapprochement contre-nature, notamment entre abertzale et jacobins. Cette stratégie de la carpe et du lapin, vouée à l’échec, prend le risque de profondes divisions.

Le point d’interrogation, dans la presse, c’est un peu l’aveu prématuré que l’article manque de réponse. Mais la question, en l’occurrence, n’est plus tant de savoir si la gauche bayonnaise risque de ravir la magistrature, plutôt de définir qui endossera, cette fois, la responsabilité de l’échec. C’est en tout cas, en ces temps de confinement, ce qui se négocie déjà sec dans l’arrière scène d’une authentique tragédie de télé-travail. Amour, haine, arithmétique, philosophie, idéologie, loi de Murphy, morale, règles de trois et fondamentaux de mus à trois bandes… autant d’ingrédients pour brouiller les calculs et troubler jusqu’à la quiétude des séances de yoga confinées. Qui fera perdre la gauche bayonnaise ? Les candidats sont nombreux, à commencer par l’actuel maire de Bayonne, naturel opposant à ce scénario et que l’on oublie pourtant souvent de compter dans ce match de réfractaires. C’est que Jean-René Etchegaray, en tête des suffrages, est un “pire ennemi”. Entendre que les trois listes de gauche se la couleraient plus douce à la maison si la droite dure était aux affaires où s’il avait conservé le tempérament belliqueux de son prédécesseur. Plus que sur ses qualités de maire et son abertzalo-compatibilité, ça tchate donc sec sur des notions d’urbanisme, de minéralité des places, des arbres qu’on exfiltre, d’un centre muséifié et sacrifié sur l’autel du jambon et du chocolat. Mais on n’est plus sûr que tous les candidats de gauche seraient autant impliqués dans le centre Pausa. Et quand on en arrive à la corrida, le réseau plante. Il est temps d’aller faire son tour de vélo dans le kilomètre imparti et bon… les pistes cyclables…

C’est dans cet air vivifiant que doit naître l’espoir insensé de l’alternance à gauche avec, comme figure de proue, Henri Etcheto, arrivé bon premier de la contestation municipale en cumulant près de 30% des suffrages. Un candidat tout aussi sérieux à l’échec de la gauche bayonnaise, par sa capacité extraordinaire à ne pas rassembler. Autour de sa personne s’est délitée sa propre formation politique depuis les dernières élections. Le résultat est d’abord une nouvelle liste dans le panorama électoral, Demain Bayonne – Bihar Baiona, qui gagne son rôle d’arbitre du second tour avec 11,21% des suffrages. Mais surtout, avec le second arbitre de la partie, c’est le spectre des dernières élections qui semble sceller l’avenir de Bayonne. La liste abertzale ouverte de Jean-Claude Iriart cumule 13,12% des voix avec les Verts et la France insoumise. Le socialiste, jacobin obstiné, n’avait pu convaincre les abertzale lors des élections de 2014, les accusant au passage d’avoir fait perdre la gauche à Bayonne. Ces derniers pourraient aisément lui retourner le compliment cette année, tant il est vrai que son seul entêtement à conduire la liste annonçait déjà cette division. Mais ce n’est donc pas si simple.

Volonté d’aboutir

Figées dans le temps du confinement, les tractations entre groupes de l’opposition dessinent aussi un autre match. Henri Etcheto en assure d’ailleurs ses troupes en relevant “une volonté d’aboutir supérieure à 2014 de la part de la liste abertzale”. Le socialiste a-t-il mis de l’eau de son vin ? Même pas et le premier échange avec ses potentiels alliés montre même l’inverse. Contre l’idée d’une gouvernance partagée, qui avait été pré-actée par les trois listes de gauche sur la base d’une représentation proportionnelle des élus, Henri Etcheto, arrivé en tête, souhaite désormais appliquer le système de “prime majoritaire”. En clair, au lieu d’un système qui placerait le maire dans une recherche constante de majorité avec ses alliés, il estime aujourd’hui que cette proportionnelle intégrale “ne serait pas comprise par les Bayonnais”. Il propose donc de s’ajouter six sièges et d’en enlever autant à ses partenaires. Idée lumineuse, qui trahit bien sûr, plus qu’un engagement, un tempérament. Les militants de Bihar Baiona ont déjà donné une fin de non recevoir à ce virage autoritaire. “En nous faisant cette proposition, nous considérez-vous donc clairement comme vos opposants ?” répond la liste menée par Mathieu Bergé, bien décidée à camper sur sa position de “gouvernance partagée”. Quant à la liste Baiona verte et solidaire de Jean-Claude Iriart, elle attend d’entamer de réelles négociations déconfinées, comme l’y adjoint le vote de son Assemblée générale.

Possible alliance

C’est qu’à la différence de 2014, les militants de Baiona verte et solidaire ont voté pour une possible alliance avec les deux autres listes de gauche. Jean-Claude Iriart comme Sophie Buissière, co-tête de liste issue d’Europe écologie les Verts, sont d’ailleurs personnellement favorables à une alliance avec la liste d’Henri Etcheto, ce qui annonce également un match dans le match. Car les militants ne l’entendent pas tous de la même oreille. Côté abertzale, la première rencontre, au lendemain du premier tour, entre l’équipe d’Iriart et d’Etcheto, augure d’une catastrophe. Il fut déjà question de la loi Falloux qui bien évidemment, empêchera cette majorité de poursuivre le financement des travaux de l’Ikastola de Bayonne. Des compétences accrues pour l’Agglo ? Même pas en rêve ! Et on n’en est qu’au premier marchandage d’un candidat encore loin de s’assoir sur le fauteuil de maire. Côté écolo, on se souvient d’Etcheto défendant la LGV et le stationnement des voitures en Centre-Ville. Quant aux soutiens d’Henri Etcheto, il n’est pas sûr qu’ils adhèrent comme un seul homme à une alliance abertzale. L’arithmétique est bien peu de chose et si tout le monde a bien compté que les trois listes de gauche cumulaient plus de la moitié des suffrages, chacun à loisir d’en tirer des conclusions opposées du fond de son isolement. Parents d’Ikastola exultant dans leurs apéro-vidéos, en prévision d’un lendemain qui chante, alors que d’autres mesurent les week-ends qui déchantent à vendre des talo. Le zapping vidéo devient passionnant. Sur les réseaux sociaux, des gros bras du socialisme repartent comme en 81, saluant prématurément la victoire de tonton et se faisant fusiller numériquement pour “social-traitrisme”. Chacun est au fond confiné dans ses certitudes et dans l’isolement de sa rue. Mais il est évident que les abertzale ne sortiraient pas indemnes d’une alliance avec Etcheto. D’autant que cet entre deux tours, qui n’en finit pas, pourrait également conduire à rejouer la première mi-temps et à organiser de nouvelles élections. C’est peut-être d’ailleurs dans une autre échéance, sans la figure problématique du candidat Etcheto, que se résoudra l’équation qui fait perdre la gauche. Dans cette attente, comme au football, à la fin, ce sont toujours les allemands qui gagnent.

 

 

2 Commentaires

  1. mixel bidegain
    Publié le 06/04/2020 à 19:23 | Permalien

    Milesker Rémi pour cet article. La mémoire de certains abertzale est-elle si courte qu’elle aurait oublié 2014 ? Si Etcheto s’était installé dans le fauteuil de maire de Bayonne, jamais l’agglo Pays Basque n’aurait vu le jour. Pour deux raisons : Bayonne votant contre la communauté unique, de concert avec les deux autres villes principales d’Iparralde, Anglet et Biarritz, la dynamique du refus aurait bien sûr prévalu. Etchegaray battu n’aurait eu aucune légitimité, ni sans doute envie, pour promouvoir, comme il l’a fait un an durant, la création de la communauté d’agglo, première reconnaissance d’une identité territoriale que nous autres abertzale revendiquons. Alors, comment peut-on penser un seul instant qu’Etcheto maire de Bayonne se battra pour l’élargissement des compétences de l’agglo jusqu’à l’obtention de la collectivité territoriale à statut particulier que nous réclamons ?
    En revanche, on peut être certain qu’il utiliserait sa légitimité de premier édile de la capitale d’Iparralde pour tenter d’affaiblir ou même défaire ce qui se construit patiemment depuis deux ans. Avec un tel personnage le pire est toujours certain. Les électeurs ont brutalement congédié des opposants virulents à la communauté d’agglo tels que Barthélémy Aguerre et deux ou trois de ses fidèles en Amikuze ou encore Veunac à Biarritz. Cela veut bien dire que même dans les territoires où la méfiance était de rigueur, les citoyens perçoivent à présent le bénéfice d’une stratégie politique, économique et culturelle qui englobe l’ensemble d’Iparralde.
    Alors oui, comment peut-on envisager une seule seconde de s’allier à un ennemi acharné de ce que nous sommes et de ce à quoi nous tenons? Comment le Pays Basque Nord pourrait-il peser face à une métropole bordelaise gigantesque dans une région démesurée si le maire de sa capitale ne pense qu’à détruire son existence même ? Comment construirait-on des relations plus fortes avec la communauté autonome d’Euskadi et la Navarre si le jacobin de service ne pense qu’à s’isoler derrière une frontière par peur d’une “main de l’étranger” qui, soit disant, nous imposerait une langue autre que le Français ou bien d’autres pratiques institutionnelles?
    Au-delà de la question de l’agglo, se pose celle de la sauvegarde et de la promotion de l’euskara. Ellande Duny-Pétré rappelle fort opportunément comment l’ultra jacobin et son groupe PS/PC du conseil municipal ont refusé de voter les crédits nécessaires à la réhabilitation de locaux vétustes acquis par la ville de Bayonne pour être loués à Seaska. Est-ce vraiment sur les ennemis de l’euskara qu’il faut compter pour promouvoir son enseignement par immersion ou son utilisation dans le domaine public ? L’adage dit que pour diner avec le diable il faut s’armer d’une cuillère à long manche. Ne vaudrait-il pas mieux ne pas aller diner du tout ?
    Je m’arrête là. Pourtant il y aurait tant à dire sur l’opposition d’Etcheto à l’effort du désarmement, au traitement du dossier des preso ou sa défense d’une LGV à travers Iparralde. Je suis convaincu que d’autres voix s’exprimeront.

  2. Antton Bankako
    Publié le 08/04/2020 à 10:10 | Permalien

    Milesker Rémi eta Mixel,
    Je n’ai pas grand chose à ajouter à cet excellent article et à son très pertinent commentaire.

    Juste une question à poser : les abertzale prêts à s’allier avec Etcheto crioent-ils vraiment qu’une telle alliance durerait toute la mandature ???

    Je ne leur donne pas un an : au premier vote sensible, ils se retrouveront dans l’opposition (ou devront avaler la pilule) !

    Croire qu’Etcheto puisse évoluer sur les questions basques n’est pas plus réaliste que de croire que Valls pourrait évoluer sur les questions catalanes…

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