“Camarade-Curé”

SeminarioRetour sur image avec ce documentaire d’une autre époque. 1968. Et pourtant non sans résonance avec le moment actuel. Dans des contextes fort différents néanmoins.

L’immense bâtiment donne un peu froid dans le dos. Façade percée de centaines de petites ouvertures, large perron ouvrant sur un hôtel “3 étoiles”, à un quart d’heure de l’aéroport de Bilbao-Loiu. Pensé pour les passagers de l’aéroport voisin et baptisé Seminario. C’est que la bâtisse et ses annexes accueillirent un séminaire pouvant recevoir un bon millier d’élèves, dans cette Biscaye alors placée sous la coupe d’une puissante hiérarchie cléricale liée à la dictature pure et dure.

De 1951 aux années 70, quelque 375 séminaristes y furent ordonnés prêtres. Survint la crise des vocations. Le séminaire propriété du diocèse de Bilbao, ferma ses portes dans l’attente de jours meilleurs…

Arrêtons-nous à 1968 ! Marquée par une révolte née au coeur du clergé basque dans une société très convulsive, celle d’un groupe d’une soixantaine de jeunes prêtres. L’air ambiant était devenu irrespirable. Le documentaire Camarade- Curé dont la version longue a été présentée le 17 janvier au Sélect à Saint- Jean-de-Luz, revient sur ce mouvement sans précédent. Énorme affluence pour cette soirée, organisée sous la houlette de l’abbé Mikel Epalza. Soirée suivie par trois de ces prêtres rebelles, dont le biscayen Xabier Amuriza, le bertsulari qui plus tard, allait largement renouveler l’improvisation basque. Trop petit le Sélect. D’où les nouvelles projections programmées ce mois-ci, à Saint-Jean-de-Luz et en Pays Basque intérieur(1).

“Ez, ez dut nahi, ez…”

Les protestataires provoquèrent un scandale à la hauteur de leurs attentes dans la hiérarchie catholique. Ils finirent par trouver refuge dans le fameux séminaire de Derio où ils n’étaient pas vraiment attendus…

Le supérieur leur permit tout de même d’occuper l’une des extrémités du bâtiment. Ils y passèrent 28 jours alors que l’idée de rébellion s’étendait aux séminaristes. Le groupe avait adressé une missive au Pape Paul VI, exigeant de sa part une Eglise “proche du peuple”, accordant toute sa place à la culture basque et à l’eskuara.

L’un des protestataires composa une chanson de circonstance, devenue emblématique : “Ez, ez dut nahi ez, ez, ez, ez holalo zibilizaziorik” (“Non, non, je ne veux pas, non, non, non d’une civilisation comme celle-là…” Son auteur s’appelait Julen Lekuona. Lui aussi allait devenir l’un des acteurs du renouveau de la chanson basque au sein du groupe Ez dok amairu. Par l’un de ces hasards extraordinaires, Colette Magny artiste française rebelle, entendit ce chant pour la première fois, dans un théâtre libertaire de Marseille. Immense coup de coeur! Elle reprit la composition (pour la bonne cause!) dans une version française intitulée Camarade-Curé.(2)

Les échos de l’insurrection

Forte tête, Colette Magny défendait les minorités et les opprimés. Elle n’aimait “ni les compromis, ni les étiquettes, ni les injustices”. Son église à elle aussi devait être “libre, dynamique, incarnée dans l’histoire, pauvre, proche du peuple”. Soit l’exact contraire de l’Eglise d’Espagne inféodée au général Franco depuis des décennies. Le groupe envoya ses émissaires à Rome. Porte close. Le voyage leur permit néanmoins d’internationaliser le conflit, sorti de son orbite basco-basque à un moment très convulsif.

Ils finirent par trouver refuge dans le fameux séminaire de Derio
où ils n’étaient pas vraiment attendus…
Ils y passèrent 28 jours
alors que l’idée de rébellion s’étendait aux séminaristes.
Le groupe avait adressé une missive au Pape Paul VI,
exigeant de sa part une Eglise “proche du peuple”,
accordant toute sa place à la culture basque et à l’eskuara.

Les échos de l’insurrection avaient évidemment déjà traversé la frontière où plusieurs dizaines de jeunes séminaristes répartis entre Bayonne et Dax, se sentaient plus que concernés. L’un d’eux carrément expulsé, écrira plus tard que pour le Pays Basque nord “les années 60 représentaient la découverte de son identité politique et lié à cela, un réveil culturel sans précédent.” Exclusion pour certains, obligation pour d’autres de faire un stage de “dépaysement psychologique” et de “désintoxication”. Voilà qui donne une idée de l’atmosphère du moment en 1967-1969. Le Concile Vatican II (1962-1965) ouvert à la diversité des cultures, était pourtant déjà passé par là.

Une rupture réelle

Camarade-Curé réalisé par le Marseillais Pierre Prouveze ne se limite pas à un retour sur images débordant de témoignages émouvants. Il est aussi en résonance avec le moment actuel, dans des contextes néanmoins très différents. Et pourtant, l’un des témoins de l’époque nous le dit en ces termes : “Nous étions séminaristes à Dax à ce moment-là et assez bien informés, nous nous sentions très proches, je dirais même viscéralement solidaires du groupe de Derio…” Aujourd’hui ? “J’ajouterais, poursuit-il, que 50 ans après les revendications de ces prêtres sont toujours d’actualité. Je dirais même que les évêques en place ne sont pas là par hasard. Leur présence en Pays Basque nord et sud répond à une stratégie visant à rompre le lien historique du clergé basque avec le peuple basque. Aujourd’hui, la rupture entre la hiérarchie officielle de l’Eglise (les évêques) dans les diocèses basques et une partie de la population est bien réelle”.

Un mouvement traditionaliste d’involution plus que palpable vers l’époque préconciliaire Vatican 2, s’y est en effet installé. Et solidement installé.

(1.) Les projections : 14 mars Saint-Palais ; 15 mars Saint- Jean-Pied-de-Port ; 22 mars Saint-Jean-de-Luz (deux projections) ; 28 et 31 mars Cambo ; 29 mars Mauléon.

(2.) Camarade-Curé réalisé par Pierre Prouveze. Vidéo du film en vente chez Elkar. Colette Magny : A corps et à cris album 2 CD, Sony, paru en 2018 pour le 50e anniversaire de Mai 68.

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Une réflexion sur « “Camarade-Curé” »

  1. Milesker à Anne-Marie BORDES pour son article évoquant Dério et mon film CAMARADE-CURÉ/EZ DUT NAHI sur votre journal mais je voudrais rectifier quelques erreurs qui n’enlèvent rien à l’intérêt de cet article

    DANS LE PARAGRAPHE : “Ez, ez dut nahi, ez…”
    VOUS DÎTES L’un des protestataires
    NON Julen LEKUONA N’ÉTAIT PAS DE VISCAYE ET NE SE TROUVERA PAS À DÉRIO

    composa une chanson de circonstance,
    CETTE CHANSON FUT COMPOSÉE, ENREGISTRÉE ET INTERDITE EN 1966,
    MAIS QUI OUI est devenue emblématique
    PARCE QUE « ELLE CORRESPONDAIT EXACTEMENT À NOTRE SITUATION » DIRA Xabier AMURIZA: “Ez, ez dut nahi ez, ez, ez, ez holalo zibilizaziorik” (“Non, non, je ne veux pas, non, non, non d’une civilisation comme celle-là…” Son auteur s’appelait Julen Lekuona.

    Par l’un de ces hasards extraordinaires, Colette Magny artiste française rebelle, entendit ce chant pour la première fois, dans un théâtre libertaire de Marseille.
    NON C’EST MOI PP QUI ENTENDIS CAMARADE-CURÉ DANS LE THÉÂTRE – TOURSKY -​
    TENU PAR UN LIBERTAIRE – Richard MARTIN – C’EST LE POINT DE DÉPART DE MON FILM.

    Elle reprit la composition (pour la bonne cause!) dans une version française intitulée Camarade-Curé. NON,ELLE AVAIT ENTENDU LE DISQUE « GOGOR », ET DÉCOUVERT « EZ EZ DUT NAHI » CHANSON ET LIVRET DU DISQUE « GOGOR », À PARTIR DESQUELS ELLE ÉCRIRA sa chanson « CAMARADE-CURÉ » EN 1971 (ENREGISTRÉE EN 1972 SUR LE DISQUE « RÉPRESSION » à CHANT DU MONDE.

    Milesker à vous ENBATA et Anne-Marie BORDES
    Pierre PROUVEZE

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