Signer des pactes avec Madrid, risques et opportunités

MunozJordi
Jordi Muñoz politologue, enseignant à l’université de Barcelone.

Jordi Muñoz est un jeune politologue, enseignant à l’université de Barcelone. Il analyse ici une donnée nouvelle majeure de la vie politique dans la Péninsule ibérique : ERC et EH Bildu apportent leur soutien à la fragile majorité de gauche au pouvoir en Espagne. Ce choix crée des opportunités inédites, mais ne va pas sans risques et contradictions.

Paru dans le journal Alda, aldaketa, lana, demokrazia, alternatibak, du syndicat ELA, 13 z., 2021ko urtarrilan, librement traduit par Ellande Duny-Pétré.

C’est la grande nouveauté de la nouvelle législature : les souverainistes de gauche, catalans d’ERC et basques d’EH Bildu jouent un rôle actif de premier plan. Certes, ce n’est pas la première fois qu’ERC apporte son soutien au gouvernement espagnol. Durant la première législature de Rodriguez Zapatero (2004-2008), les Républicains catalans dirent oui à son investiture et approuvèrent ses premiers budgets. Mais l’an dernier, l’entrée en scène simultanée des deux principales forces souverainistes de gauche, constitue un changement important, au regard des scénarios politiques habituels qui reposaient toujours, soit sur des (quasi) majorités absolues, soit sur des pactes conclus avec les formations de centre droit, CiU pour les Catalans et PNV pour les Basques. Cependant, le scénario actuel présente plusieurs inconnues et il a suscité au sein des deux formations souverainistes d’intenses débats.

Quatre opportunités

Commençons par les opportunités offertes, elles sont, me semble-t-il, au nombre de quatre. En premier lieu, le pari d’ERC et d’EH Bildu pousse le centre de gravité de la politique espagnole vers la gauche. Voilà un outil important en faveur de la défense des intérêts des classes populaires catalane, basque et du reste de l’État. Le décret pris par le gouvernement de Pedro Sanchez contre les expulsions de domiciles en est la preuve la plus évidente, il aurait été impossible à mettre en œuvre, sans ce choix stratégique initial. La pandémie rend plus nécessaires que jamais des réponses dans le secteur social.

En second lieu, la participation à cette majorité parlementaire étatique permet de conforter un bloc clairement opposé à la droite, à l’extrême droite et aux dérives néo-franquistes qui l’accompagnent. La constitution de larges fronts fut historiquement la réponse démocratique élaborée face aux avancées du fascisme. Ce scénario ne peut être totalement écarté dans un Etat comme l’Espagne.

La troisième opportunité et sans doute la plus importante, est la suivante : le pari d’ERC et d’EH Bildu contribue à ouvrir, à approfondir une fracture profonde au sein du bloc constitutionnaliste [NDLT : les partis espagnolistes font de la Constitution immuable leur dénominateur commun]. Un rapprochement entre le PSOE et Ciudadanos était potentiellement un point d’ancrage qui aurait permis de garantir le régime né en 1978. Avec le schéma de la majorité qui a voté en faveur de l’investiture du gouvernement actuel, cette hypothèse s’évanouit. Malgré les efforts de membres de l’establishment pour la maintenir debout. Ces fractures au cœur du camp constitutionnaliste ne produisent guère de fruits dans l’immédiat, mais il s’agit d’un préalable essentiel pour aboutir à un changement. Ceux qui désirent promouvoir des mutations savent très bien que plus le bloc hégémonique est fissuré, plus grandes sont les opportunités politiques.

Enfin, chacun sait que le pari politique d’ERC et d’EH Bildu a aussi des conséquences dans leurs pays respectifs, dans la mesure où ce processus implique des changements dans les équilibres internes de chacune des formations. Toutes deux ont pour objectif stratégique de jouer un rôle central sur l’échiquier politique de leur pays. Sortir de leur marginalité ou de leur position de témoin critique, est le chemin qu’il convient d’emprunter pour déployer tout leur potentiel politique alternatif.

Risques et contradictions

Cela dit, il est bien évident que ce choix stratégique présente aussi une part de risques et de contradictions. Certains pensent que l’attitude des souverainistes de gauche contribue à adoucir le maintien du statu quo institutionnel, permet de rendre plus supportable l’Espagne issue de la Transition de 1978. De ce fait, les hypothèses de rupture s’éloignent.
Il me semble au contraire que le risque le plus important est l’inverse. La question majeure est que ce choix d’alliance soit insuffisant, non seulement pour ouvrir des opportunités de changement et de mutation, mais aussi pour améliorer le cadre des peuples catalan et basque dans l’architecture constitutionnelle espagnole. Les raisons sont multiples.

La première et la plus évidente est la position historique du PSOE qui demeure le parti-pilier du régime fondé en 1978. Cette situation n’a guère varié, même si une droite politique et médiatique très radicalisée prétend le contraire avec insistance.

En outre, toute lecture un peu fine du fonctionnement de l’État actuel incline à penser que les pouvoirs exécutif et législatif ne sont qu’un des élément du pouvoir réel. Les pouvoirs économique, policier, judiciaire, médiatique, la haute administration, sont les éléments clef du pouvoir réel dans l’État espagnol. Et eux ne sont pas soumis aux aléas de l’arithmétique parlementaire, nous le constatons au quotidien. Afin qu’une majorité parlementaire et gouvernementale avance sérieusement dans le sens de l’émancipation et ouvre des opportunités souverainistes pour les nations sans État, à coup sûr, bien d’autres conditions sont nécessaires.

Le temps dira tout. Nous verrons demain si nous empruntons vraiment cette voie, ou s’il faut considérer ce pari stratégique en termes strictement tactiques, comme un mécanisme de défense des intérêts populaires, de parade contre le néo-franquisme, d’élargissement des contradictions internes au régime de 1978, de changement des situations d’hégémonies dans les politiques catalane et basque. Et ce serait déjà pas si mal.

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